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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Carnets de Balagne

Publié le 9 Septembre 2015 par ruraledeprose

Carnets de Balagne

De la terrasse de la chambre, à Pigna, vue sur le golfe à quelques kilomètres, la montagne des deux côtés, hanches grises et blondes dentelées. Sur la droite, on discerne un cimetière dressant de petits monuments blancs à la mémoire des morts qui passent leur éternité en vacances face à la mer. Pas de bruit. Des Milan-royaux, tâchés de roux orangé sous les ailes passent et repassent en vols lents sur un ciel cérulé un peu embrumé de chaleur.

Il faut descendre jusqu’à Algajola pour trouver la fraîcheur des vagues juste avant de découvrir Corbara, un petit restaurant où l’on déguste des moules à la crème, du foie gras, du jambon de pays arrosés d’un Renucci de Feliceto. Un vin fruité de mûres mais âpre et tanique. Mais vite, le retour à Pigna s’impose comme un retour au monastère de tranquillité aux petites ruelles empierrées qui courent entre les maisons aux épaules serrées les unes aux autres avec modestie, d’où jaillissent les fleurs, les parfums au fil des calades, des placettes ombragées. Le silence n’est troublé que de quelques voix d’artisans sur le pas des portes, du braiement d’un âne dans un pré en contrebas, du tintement léger des cloches de l’église.

L’accueil au Palazzu di Pigna est presque fraternel et empreint d’une certaine élégance qui colle aux lieux marqués de quatre siècles d’histoire. Celle-ci se décline avec sobriété et magnificence à la fois, dès le perron franchi et l’escalier monté. Dume, le maître des lieux vous enveloppe de sa voix grave et musicale, vous installe en bienvenue au cœur d’un petit paradis terrestre. Le premier soir on soupe simplement de charcuterie du pays puis de gâteaux maison. Le soleil qui descend à gauche de la terrasse glisse lentement sur l’eau derrière la montagne, la couleur du ciel passe du rouge à l’orangé puis s’éteint lentement laissant sur la mer quelques filets d’or.

Il faut se lever assez tôt pour goûter poétiquement le jour, pour mériter d’un bain de mer sans s’attarder sur le sable et se rendre au village voisin de San Antonino, le plus ancien village de Corse dit-on, avec ses traverses voûtées sous les maisons à flanc de roche. Tout d’abord, on accède après la montée magnifique sur un petit plateau, une lande assez désertique au beau milieu de laquelle vous accueille l’église, blanche et un peu austère mais très chargée et pour tout dire un peu kitch. La petite chapelle dédiée à St-Antoine, à quelques pas, est plus sobre, souriante de simplicité. Ensuite commence l’ascension pour mériter ce village qui, vu d’en bas, ne semble pas très joli.

De pas en pas, sous l’effort, il vous délivre alors toute sa douceur, sa beauté en dédale circulaire de ruelles jusqu’au sommet dévoilant peu à peu un panorama splendide sur la Méditerranée avec ses bleus sombres et ses turquoises, la plaine, les petites vallées verdoyantes, la montagne et son maquis jusqu’au Nord, les villages incrustés si proches et si lointains dans leur écrin de chênes et d’oliviers où l’on distingue quelques troupeaux clairsemés en liberté. Une halte au restaurant « Bellevue » s’impose pour un repas roboratif, simple et bon : un seul plat, un seul menu et la gentillesse bourrue du patron dont l’œil pétille aimablement à l’adresse des jolies femmes. Après le repas on monte encore pour prendre un café à L’Escalier, autre restaurant charmant dominant le village, à 200 degrés de vue ou presque au-dessus des toits, une vision époustouflante du site vous clou le bec.

En descente on s’arrête pour goûter et acheter des produits fabriqués sur place et de grande tenue : confitures d’orange, de clémentine ou de figue, vin d’orange ou de citron, liqueur ou vin de myrte (dont les billes bleu-mauve me rappellent les airelles des serres cévenoles), gâteaux, miels… On ne trouve rien de tape à l’œil touristique même sur la place de l’église ou à peu près. L’image, la terre de Corse sont ici bien défendues.

Il faut effectuer à pieds le chemin à travers la nature depuis Pigna, via le monastère de Corbara, jusqu’à San Antonino : une galerie de senteurs vous y attend dans un paysage qui grandit sous vos yeux et laisse la mer au loin comme un refuge. Le paysage alors se révèle de pas en pas, en une symphonie de terre sablée, de plantes épineuses, de chênes nains tourmentés, de ruisseaux au bord desquels des abris de pierres sèches vous offrent leur ombre bienvenue de fraîcheur. Un pays paradisiaque est sous vos yeux éblouis. Au retour, les vagues de la mer vous épuisent définitivement. Aucune obligation de se rendre à l’Ile Rousse, même si l’on admire et respecte Pascal Paoli !

Ici, il faut vivre aux villages simples, au bâti strict et sobre, les pensées ballotées par le vent fougueux de la Balagne qui froisse, sans aucune brutalité pourtant, les branches des oliviers séculiers et des figuiers engrossés de belles couilles violet-foncé. La quiétude vous prend par la main et par le cœur en reflets turquins, azurés avec quelques pointes d’indigo. Pigna semble intacte du temps passé même si on l’imagine en hiver sous la neige et le froid et un peu désertée, le Palazzu clos dès la Toussaint.

Après quatre jours à Pigna, on peut s’installer à Feliceto à quelques kilomètres, un village plus en hauteur et moins protégé des automobiles, en débarquant à l’hôtel Mare i monti, une grande maison bourgeoise un peu musée, assez triste, témoin de la réussite d’exilés corses en Amérique revenus cousus d’or... Le vin ici est bon et le raisin de la treille en terrasse, surplombant la vallée, fond dans la bouche malgré sa peau dense. Un peu surfait mais assez calme, avec le charme désuet d’une grande demeure ancienne où cependant il manque le soleil au petit déjeuner dans les courants d’air…

En passant à Corsa, petit village on déguste un excellent gâteau de châtaigne, moelleux et fait maison. Le restaurant est surmonté d’une aire de rapaces, des Milan-royaux qui paradent au-dessus de vous, attendent que l’on dépose sur la murette quelques morceaux de viande pour fondre aussitôt dans un éclair. Il faut faire aussi la visite de l’atelier de potier à Occhiatana, place de l’église : là Isabelle Volpei crée de beaux objets sous votre nez dans son antre qui n’a rien d’une boutique pour touristes. Ne pas hésiter à acheter des bols splendides dans les tons vert et bleu.

Retour à Pigna ensuite pour assister à un concert de polyphonies avec l’ensemble A Ricuccata formé de cinq voix. Un bon moment d’unité et d’harmonie mêlant des chants anciens et plus récents. Pourquoi les hommes sont-ils en discordance et tendent-ils pour certains d’atteindre la beauté en accordant leur chant, leur souffle pour composer sans autre instrument un hymne à la vie, à l’esprit, à la concorde intemporelle de l’univers ?

Belgodère : le temps s’évide à la terrasse du Café de France, seul lieu animé du village. On diffuse non-stop de vieilles rengaines en corse et en italien comme si le temps était suspendu alors qu’il dévale déjà la montagne où le soleil s’endort. L’église St-Thomas sent la moisissure mais tout cela exprime pourtant une douceur de vivre, une nonchalance doucereuse, grave et joliment italienne. Comment dire que de l’un vienne vers l’autre le tendre et de l’autre le doux de l’un sans mélange inutile, à former un tout simplement de passage ?

Au-dessus de Feliceto, au sommet d’un mont, se terre une maison de brigand. Il faut prendre un sentier après les dernières maisons du village et grimper assez rudement à travers le maquis de buissons de myrte, de mûres et autres arbustes pointus à fleurs orangées où petites boules orange. Beaucoup d’épines de rigueur dans la beauté des lieux comme pour mériter de cette nature offerte qui fait regretter de ne pas porter de pantalon. Le sentier pierreux débouche sur une passe entre deux monts où coule un ruisseau calme et musical au pied d’une bergerie de pierres sèches.

Je me demande si je pourrai écrire ici quelques poésies tant tout est déjà dit à vermeille à mes yeux, à mes narines. On ne trouvera pas la maison du brigand, on se sera égaré grave dans le maquis en voulant prendre une petite sente en retour mais sans issue. Remontée pénible sous le soleil pour retrouver le chemin balisé de rouge et redescendre vers la vallée en sécurité. On ramène des égratignures significatives aux jambes et aux bras. Après ces 3 heures de marche, on fera une tournée des villages alentours à travers la montagne jusqu’à Monticello, village au-dessus de l’Ile Rousse, assez triste mais beau de rudesse. Le restaurant de la place, bardé de recommandations (Gault et machin, Michelin…), comme il se met à pleuvoir, vous accueille dans sa partie bistrot à l’intérieur : c’est moche et sans âme, bruyant de voix fortes. Le sel de la mer a blondi des blés et accusé la neige de mes cheveux. Je m’efforce de noter quelque peu ce voyage agréable qui, en quelques jours, nous fait découvrir vraiment ce pays inconnu de France. Dehors, il fait doux, la lumière demeure malgré le ciel gris. On finira par aller nager un peu avant de trouver une table pour se restaurer de la belle promenade dans le maquis et les monts de Balagne.

Autre jour : fin de journée à Algajola pour une courte baignade sous le vent fort qui secoue la mer. On est seul sur la plage et dans l’eau tiède irisée d’écume. Retour à Pigna pour souper à Amandria di Pigna, à l’entrée du village : mets délicieux, merveilleux avec La Pluma iberica, un morceau d’échine de cochon noir importé d’Espagne que l’on grille et mange saignant. Un délice. Aussi, une poire de bœuf grillée, un régal arrosé d’un rouge goûteux mais fort en alcool. Le tout suivi d’un alcool de myrte succulent. On rentre un peu gris à Feliceto mais bienheureux.

5 septembre

Recherche d’un marché traditionnel de produits locaux et atterrissage par hasard à Lumio, village superbe surplombant le golfe et sur paravent de montagnes au nord. Juste quelques producteurs qui feront le bonheur du repas de midi : fromage de brebis, tomates sucrées, pain, figues dont les noires sont légèrement confites par le soleil. Retour à San Antonino pour acheter du vin d’orange, des cartes postales, du saucisson… Dégustation des achats de Lumio à l’abri du vent sur une placette jouxtant une petite chapelle ouverte dédiée à une jeune femme du village prématurément disparue. Arrêt ensuite en grimpant dans un petit café ouvrant sur la vallée nord baignée de soleil et de quiétude. On repasse au couvent de Corbara en retour avant de rejoindre Mare i monti pour la dernière soirée ici.

Sur les sentes des bosquets de myrte aux fruits mauve-pâle, des figuiers aux feuilles amples telles des mains géantes de grenouille avec des couilles vertes mûres à merveille, des orangers exhalant cette fragrance étrange sur les terrasses, des oliviers ancestraux aux troncs noirs tourmentés de rixes anciens : voici un peu de la Balagne et son vent entêté, ses villages aux maisons de pisé les unes aux autres serrées des épaules et des cœurs, les jardins ruisselant de glycines et de lauriers à fleurs rouge-sang…

Quel village serait le plus beau des villages, auquel décerné l’entour époustouflant d’oliviers de hêtres d’acacias en flamme ? San Antonino sans doute, pour sa majesté aux quatre points cardinaux, son église et sa chapelle au-dehors du village sur un plateau dénudé…

Lumio un peu snob avec son panorama sur le golfe bleu turquoise et bleu marine au large…

Pigna assurément pour sa rigueur, ses granits au ton jaune, gris ou vert amande, ses ruelles en escaliers, son Palazzu surgissant au bout de l’allée romaine pavée bordée de murs aux pierres ocrées, sa porte couleur bistre de bois tressée, son escalier princier lumineux dans l’ancienne tour desservant les suites et les chambres, pour du rêve en sobriété monacale, ses meubles anciens et tapis de goût.

Pigna sans doute, terre apaisante un peu magicienne d’ombres et de lumières, de simplicité et d’histoire intacte. Mais il faudra y revenir, marcher vers d’autres villages, les aimer comme ils semblent vous aimer en silence et fierté, avec humilité, n’en choisir aucun de particulier dans sa simple humanité et gouter l’émerveillement, en septembre, à satiété avec respect pour un peuple et son pays.

Copyright 2015 - patrick pérez sécheret.

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