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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Le Dormeur et le papier de toilette, parabole.

Publié le 22 Octobre 2015 par ruraledeprose

Le Dormeur et le papier de toilette, parabole.

« Passe donc ce soir souper, nous accueillons Truc-Muche, le grand spécialiste de l’anthropogène…

- Non merci, ce soir je dors et je rêve, dit le Dormeur.

- Passe donc ce midi diner avec nous, il y aura Untel et Bidule et Machin qui vient d’obtenir le prix spécial de la synthèse phobique…

- Non merci, ce midi je dors et je rêve…

- Viens nous rejoindre à la réunion fondamentale de rassemblement pour le cassoulet sans OGM (faux acronyme)

- Non merci, je dors et je rêve… »

Un matin banal, ses amis attentionnés apprirent par la radio que leur ami, le Dormeur, qui refusait les mondanités, les repas de fortune entre intellectuels, les pince-fesses d’art contemporain et tutti quanti, déclenchait d’immenses éclats de rire lors de conférences qu’il prodiguait dans les asiles sur la qualité du papier hygiénique depuis son invention.

Les patients étaient pliés en deux, ses amis consternés… Il invitait ensuite les aliénés à écrire leur vie sur les rouleaux. Il put avec la complaisance des autorités effectuer la même animation dans les prisons et les maisons de retraite, les écoles, les entreprises... On manqua très vite de rouleaux et on s’attaqua aux murs, aux sols, aux plafonds, aux vêtements, aux corps...

En fait, ils l’apprirent quelques jours plus tard, le Dormeur avait de nombreuses cellules dormantes, en des lieux improbables, et le jour venu il déclencha l’insurrection du papier toilette. On ne sait plus aujourd’hui comment les autorités mirent fin à celle-ci et combien de procès ont eu lieu contre le dangereux Dormeur récidiviste.

Il créa néanmoins son entreprise de papier toilette imprimé des mémoires récoltées et donc renouvelables, puis un magazine sur le même support. Les gens passaient ainsi des heures au petit coin et des attentes invraisemblables se produisaient y compris chez les particuliers. Ceux qui ne pouvaient plus attendre caguaient comme ils pouvaient, où ils pouvaient…

Les autorités imposèrent de nouvelles normes contraignant tout nouveau constructeur à prévoir deux cabinets pour un couple, 3 pour un couple avec 2 enfants, etc. Les fabricants de lunettes en furent émus et engrangèrent de beaux bénéfices.

Sans parler des nombreux vols qui obligèrent les lieux publics à installer des distributeurs payants et des compteurs d’occupation des lieux suivis de fortes amendes en cas de dépassement prévu…

L’occupation des murs, des plafonds, des sols, eut pour effet la mise en faillite des fabricants de papier peint décoratif et de peintures en couleur. Seul le blanc resta commercialisé. Face à ce déferlement de signifiants partout, les villes devinrent de véritables ouvrages et les gens en furent accrocs. D’aucuns délaissaient leur travail, d’autres leurs jeux vidéo, leur famille...

On ferma les écoles et les universités où plus personne ne venait, les musées étaient vides et l’on songea alors à y accueillir des textes menacés de disparition lors de travaux publics de destruction de constructions vétustes. Les chaines de télévision et de radios furent mises en liquidation sine die…

Autant dire que c’était un grand bordel car non seulement les gens lisaient trop mais de plus ils écrivaient ! Peu à peu les images disparurent des magazines et journaux traditionnels… Hors les mots et l’écriture, il n’y avait pas de salut.

La vertu insurrectionnelle du rêve, ayant un fort caractère, faisait son chemin sans prévoir une apogée de suicides collectifs dès lors il vint à manquer d’arbres pour la pâte à papier, de surfaces pour écrire. Internet ne permettait pas de stocker en images l’ensemble des écritures sans cesse renouvelées. Le monde courait à la catastrophe.

Les autorités auraient dû se méfier du rêve du Dormeur mais il était à présent trop tard. L’autorité suprême eut cependant une idée qui consistait à vacciner massivement les populations encore vivantes d’une injection qui les rendait aveugles illico tout en les privant de la parole et d’écoute. Du voir au toucher, la communauté humaine passa sans sourciller.

On ne vit plus rien du tout mais des arbres poussèrent dans l’indifférence générale, mais à la satisfaction des oiseaux qui faisait joie à voir, pour les oiseaux. Les populations très tristes devinrent neurasthéniques, perverses narcissiques et frappées d’ignorance globale. Les populations déclinèrent livrées à elles-mêmes dans la fange, la faim, la soif.

Les autorités devenues des cliques avides de pouvoir se livrèrent une guerre sans merci à qui mieux mieux pouvait vacciner l’autre. Il ne demeura bientôt qu’un petit clan puis un trio et ensuite n’en resta qu’un seul qui fut frappé assez tôt, sans doute en raison de son âge canonique, de cécité totale.

Ainsi mourut l’Humanité, pour une banale histoire de papier toilette et à cause du Dormeur qui voulait la sauver.

22 octobre 2015 – Copyright patrick pérez sécheret.

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