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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Gaston Viens : mort d’un ami sincère et souvenirs d'une adolescence à Orly…

Publié le 22 Décembre 2015 par ruraledeprose

Nous parlions de toi Gaston il y a deux jours avec Marie-Josèphe Barron, qui fut ton adjointe à la jeunesse lors de ton premier mandat de maire en 1965. Il est drôle que nous soyons restés amis depuis tout ce temps. Avec Marie-Jo (comme tu l’avais rebaptisée), qui fut mon professeur de français au collège Chérioux sur le plateau de Vitry, et qui habite Ivry, avec toi que j’ai croisé quelques fois et notamment en 2005 alors que j’avais pris ma fonction de Directeur de Cabinet à la mairie de Vitry-sur-Seine. Tu songeais à partir dorénavant davantage en vacances dans ta Provence…

Tu m’as invité à visiter la nouvelle mairie, à cheval entre l’ancien bourg et la ville nouvelle où j’ai habité de 1964 à 1972, dans le grand ensemble des aviateurs, place Saint-Exupéry, aujourd’hui rénové. Je venais de Paris, du 13e arrondissement où nous logions dans un petit appartement de deux pièces avec mon frère et mes parents. Je n’étais pas revenu à Orly depuis 1975 et quand j’y reviens c’est pour parler un peu à mes parents qui dorment au cimetière nouveau…

Ta mort Gaston réveille en moi beaucoup de souvenirs de mon adolescence où tu es présent avec ta générosité et ta simplicité. Tu aimais les gens, les gens t’aimaient. Et surtout, tu avais confiance dans la jeunesse. Comme tu l’as dit dans un entretien que m’a rapporté Marie-Jo, alors que l’on te demandait comment tu avais pu tenir devant la porte d’un four crématoire à Buchenwald à 20 ans, tu répondis avec un rictus « c’était ma jeunesse ». Oui, tu connus les camps de la Mort après d’être engagé dans la Résistance dès 1941. Tu participas ensuite à l’insurrection avec les FTP.

A la mort de ma mère, en 1965, tu étais le Maire de la Ville d’Orly et tu le restas 44 ans. Cela t’a permis d’avoir une vision urbaine audacieuse et de « recoudre » les deux Orly. Tu étais l’ami de ma famille rétrécie et d’une grande commune naissante. Avec Marie-Jo, vous m’avez protégé plus que surveillé, suivi dans mon parcours scolaire, prêté des livres d’histoire et de poésie. J’aurai pu devenir un petit voleur de mobylette…

Mais j’ai beaucoup lu et réfléchi grâce à vous et fréquenté très tôt la maison des jeunes et de la culture des Saules, fait du théâtre et commencé à écrire sur les conseils de mon professeur de mime. J’ai vécu à 17 ans, les événements de 1968 comme lycéen à Vitry et je lisais beaucoup de poésies et de livres politiques (Marx avec surtout La Guerre civile en France, Gramsci, Guevara, Jaurès, St-Just) et je trouvais dans l’ouvrage du PCF «Pour une avancée démocratique vers le socialisme», les repères pour mon engagement dans le combat de la gauche. Je participais à la création de l’union des comités d’action lycéens et au lycée de Vitry j’en animais un.

En 1969, tu es venu nous sortir du commissariat de Choisy où nous avions été arrêtés par la police alors que nous collions des affiches pour la Paix au Vietnam ! La police fut assez étonnée de voir débarqué en personne de nuit le 1er président du Conseil Général ! Comme mon père mort en 1964 et Poilu de 14-18, j’étais pacifiste et je me sentais communiste. Je t’en parlais en disant mon intention d’adhérer au PCF. J’avais 18 ans. Tu me remis ma carte avec le camarade Debarros dont je ne me souviens plus du prénom.

Le temps a passé. Début des années soixante-dix, je suis entré à l’université Sorbonne 3 à l’IET avant de me former comme journaliste au CFPJ. Marie-Jo quitta le PCF. Tu lui avais dit récemment qu’elle avait eu raison avant toi… Je fis de même après 1977 sur la pointe des pieds comme beaucoup d’autres camarades. Tu en fus exclu en 1989. Mais lorsque tu quittes ta fonction de maire en mars 2009, tout le monde te porte aux nues, tous les maires communistes sont présents en mairie d’Orly pour ce départ lors d’une cérémonie. Les uns me confient que tu avais eu raison avant d’autres et que ta désobéissance politique avait été courageuse.

Voilà ce que me dicte l’émotion après ta disparition hier au soir de la scène humaine même si je te savais souffrant depuis l’été dernier. Marie-Jo devait aller te voir, elle regrette.

Je témoigne ici de ton exemple d’homme politique intègre au service des autres, bien sûr ceux du monde du travail et les plus démunis, mais de toute la population de ta ville d’Orly que tu as profondément aimée et que tu as servie sans relâche avec obstination. Un bel exemple de dévouement à la chose publique dans la rigueur de nos valeurs républicaines et solidaires, avec un enthousiasme à tout crin mais aussi un sacré caractère chaleureux mais parfois coléreux…

A chacune de nos rencontres, ce qui me marquait était que tu t’adressais à moi avec affection comme si on s’était vu la veille en me disant « Alors Pérez, ça va bien», avec ton sourire et ton accent. Ce n’était en rien péjoratif. J’ai grandi en te croisant souvent dans cette cité d’Orly où nous habitions tous deux de mêmes immeubles qui étaient splendides avec de larges pièces et de grandes loggias. Tout était neuf mais la mairie était dans le bourg après le Fer à cheval où il y avait encore des champs. Lorsque l’on s’y rendait en petite bande on avait l’impression dans le parc de la mairie d’être à la campagne comme en bord de Seine à hauteur de Choisy je crois. Mais, je parle trop de moi…

Tu vas demeurer dans le cœur de beaucoup de gens qui t’ont connu, apprécié et même parfois de droite, sans doute pour ta droiture et ton respect d’autrui. Tu auras demain tous les hommages sincères que ta vie entière mérite. Et cela précisément à un moment sombre pour notre pays où un parti d’extrême-droite mobilise tant d’électeurs… Le combat continue inlassablement.

Tu resteras en ma mémoire avec ces images de ta jeunesse insoumise dans la Résistance, au camp de Bukenwald, puis dans ta vie d’homme publique fraternel, d’homme politique ne renonçant jamais à faire appel à sa conscience, à l’homme simplement humain que tu fus toute ta vie. Merci Gaston.

L’ami « Pérez »

NB : je renvoie ici à notamment deux documents vidéo à voir et écouter (en ligne) où Gaston Viens témoigne de sa jeunesse et de la Résistance :

- Trajectoire d’un pionnier du Val-de-Marne de Thierry Casamayor, 2013, Archives départementales 94.

- Témoignage de Gaston Viens résistant déporté politique à Buchenwald, film du CNDP, rencontres sur le thème « résister dans les camps nazis », 2012.

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