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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

ALI BENACHOUR EST MORT

Publié le 29 Octobre 2016 par ruraledeprose

Marie m'apprend la terrible nouvelle Ali est mort. Je ne peux rien dire. Juste des larmes d'amour. Et puis,ce texte qui prendra place dans un prochain livre  intitulé Les Personnages. Ali, mon ami tu vas me manquer trop. Je te serre sur mon coeur. Salam.

 

Je me suis dit qu’il serait bien que tu racontes des choses pour les autres. Ta mémoire est importante. Peut-être nos rencontres permettront de poursuivre ton récit si tu le souhaites évidemment l’ami. Je t’embrasse, amitié à toi et bonjour à Marie.

 

Je n’ai plus de nouvelles et j’imagine le pire.

 

Il y a quelques temps Ali Mohand [il faut prononcer le d], féru de poésie et de littérature, fils de bédouin, m’a parlé de son père. Un jour d’avant la guerre d’indépendance, son père construisit une petite maison de poche près d’un village mais la tente bédouine restait dressée juste à côté. Ali Mohand avec ses mots hachés cherchait à parler de réconciliation pour en finir avec les choses d’avant et d’après la guerre d’indépendance. Son père se sédentarisait pour que ses enfants aillent à l’école apprendre, s’instruire, avoir une situation en société. Voilà pourquoi ils habitèrent dans la petite maison.

 

Ali fréquenta la communale. Son père cherchait à s’employer. Un jour un colon modeste d’origine espagnol lui proposa de venir l’aider à cultiver un champ et le questionna sur ce qu’il faudrait semer car, à l’époque, les prévisions de bonne récolte ne pouvaient pas s’appuyer sur les données connues d’aujourd’hui. On ne pouvait prévoir à l’avance la pluviométrie et le reste, on ne savait donc pas si on y laisserait la chemise ou bien non avec ce champ, si on travaillait pour des haricots... Le père d’Ali conseilla au colon de planter des haricots blancs et ce dernier indiqua en retour que le fruit de la récolte serait partagé cinquante-cinquante. Une poignée de main scella le contrat entre les deux hommes. Un champ pierreux dansait dans les yeux de mon vieil ami Ali au fil de son récit. Les récoltes furent bonnes et le gain enregistré par les deux hommes. Ali a vu ainsi se construire une vraie maison au village. Son père possède à présent une épicerie, petite aussi. Les années s’agrainent et il obtient son entrée en 6e avec fierté. La guerre s’achève après le Cessez-le-feu, des représailles commencent ou une épuration, au choix.

 

La maison d’Ali sera visitée plusieurs fois, des hommes placeront le pistolet sur la tempe de son père, ce renégat qui bossait pour un colon. Le colon perdra sa petite ferme et son champ : il devra partir loin de ce pays où il est né et pour dieu c’est où car l’Espagne est une dictature et lui plutôt communisant. Ali sera privé d’école pendant quatre mois, le temps des réjouissances pour fêter l’indépendance nationale algérienne acquise, un temps euphorique de victoire. Le peuple ne sait pas encore que les accords scellés avec la France l’ont spolié des richesses du gaz, que les essais nucléaires vont se poursuivre encore quelques temps... Ali vit des moments épouvantables avec des autorités locales qui considèrent son père comme un collaborateur, une sorte de Harkis des champs.

 

            La famille de mon ami Ali n’a nui à personne, tout le monde achetait les haricots, elle a juste concilié le présent et l’avenir des enfants. Le père s’est retrouvé en prison, la famille paria. Il me raconte tout cela Ali, sans colère. Il a juste un peu mal des mots, mal à l’école, mal d’une révolution confisquée. Il n’attend ni excuse ni rien, il vit en HLM à Vitry-sur-Seine, il a pris sa retraite depuis quelques mois et attend sa compagne. Il me montre ses diplômes d’études approfondies en socio-économie du développement. Son exil en France, son histoire ramassée en quelques paroles sobres, ses cicatrices, s’adressent à moi sans rancœur. Son air un peu aristocratique, sa tenue, son port de tête, sa canne, tout indique l’homme lettré, posé qui appréhende le monde d’un sourire, un homme libre.

 

Je voulais vous rapporter un peu de son histoire, vous dire son humanité, son engagement sans faille pour les idées progressistes. Il nous faudra bien un jour, demain, aujourd’hui déjà, affronter cette guerre, son avant, son après, que les rives se souviennent qu’elles ne pourront jamais grand-chose contre la mer. Il faut que les rives se parlent, il faut que les rives racontent sans aménité leur destin commun. Et, bien sûr, les paroles de mon ami Ali, m’encerclent et me conduisent à Blida-les-roses, elles résonnent dans mon crâne, je prends de mémoire le bateau et je vois Alger s’éloigner dans un halo bleu, gris et blanc et une jeune femme m’accompagne.

 

Ce qui nous relie tient d’une feuille de papier à cigarette, la tombe de son père à Makouda en Algérie, la tombe du mien, né à Blida en 1896, au cimetière d’Orly, le 17 octobre 1961 avec une stèle en mémoire sur la berge de Seine à Vitry près de l’écluse, la visite de Hollande à Alger pour ne dire pas grand-chose et revenir déclarer la guerre sur la terre du Mali, faire survoler l’Algérie par son aviation militaire...

La jeune femme et moi ne sommes pas bredouilles, nous sommes atterrés du verbatim des chefs d’Etat, de la langue de bois qui prône la fatalité, le renoncement, nous sommes en éveil. Ali et d’autres nous attendent, nous devons nous parler, nous avons le droit de savoir, le droit de porter d’où nous venons à la pleine lumière.

 

Cette nostalgie du retour et cette soif de la lumière ne sont pas un pèlerinage vain mais un sursaut de résistance et de dignité, une volonté farouche de reconstituer le puzzle d’humanités et de mémoires perdues, de concilier nos mémoires. Ali m’a ouvert de nouvelles portes tout comme ce Centenaire de 14-18 qui m’a rapproché de mon Poilu de père, de la jeune femme et son pays étranger, des silences en différence de nos pères. Le sien exilé à Paris après les accords d’Evian, le mien exilé à l’armée française, classe 17 à Verdun, et parti trop tôt le jour de mes 12 ans.

 

Nous avons en commun, la jeune femme, Ali et moi, le souci majeur d’assimilation critique d’un patrimoine constitué d’une filiation et d’une géographie humaine. Sortes d’explorateurs nous faisons vivre nos morts et nos vivants, nous nous arrogeons sans prétention ni pédanterie, une mémoire éparse, une mémoire qui est nôtre et que le grand livre de l’histoire des peuples n’a que peu  rapporté.

 

Les pages blanches devant nous sont des plages immenses à déchiffrer parmi les vagues de mensonges ou de silences par omission.

Le Personnage Ali

 

 

Je me suis dit qu’il serait bien que tu racontes des choses pour les autres. Ta mémoire est importante. Peut-être nos rencontres permettront de poursuivre ton récit si tu le souhaites évidemment l’ami. Je t’embrasse, amitié à toi et bonjour à Marie.

 

Je n’ai plus de nouvelles et j’imagine le pire.

 

Il y a quelques temps Ali Mohand [il faut prononcer le d], féru de poésie et de littérature, fils de bédouin, m’a parlé de son père. Un jour d’avant la guerre d’indépendance, son père construisit une petite maison de poche près d’un village mais la tente bédouine restait dressée juste à côté. Ali Mohand avec ses mots hachés cherchait à parler de réconciliation pour en finir avec les choses d’avant et d’après la guerre d’indépendance. Son père se sédentarisait pour que ses enfants aillent à l’école apprendre, s’instruire, avoir une situation en société. Voilà pourquoi ils habitèrent dans la petite maison.

 

Ali fréquenta la communale. Son père cherchait à s’employer. Un jour un colon modeste d’origine espagnol lui proposa de venir l’aider à cultiver un champ et le questionna sur ce qu’il faudrait semer car, à l’époque, les prévisions de bonne récolte ne pouvaient pas s’appuyer sur les données connues d’aujourd’hui. On ne pouvait prévoir à l’avance la pluviométrie et le reste, on ne savait donc pas si on y laisserait la chemise ou bien non avec ce champ, si on travaillait pour des haricots... Le père d’Ali conseilla au colon de planter des haricots blancs et ce dernier indiqua en retour que le fruit de la récolte serait partagé cinquante-cinquante. Une poignée de main scella le contrat entre les deux hommes. Un champ pierreux dansait dans les yeux de mon vieil ami Ali au fil de son récit. Les récoltes furent bonnes et le gain enregistré par les deux hommes. Ali a vu ainsi se construire une vraie maison au village. Son père possède à présent une épicerie, petite aussi. Les années s’agrainent et il obtient son entrée en 6e avec fierté. La guerre s’achève après le Cessez-le-feu, des représailles commencent ou une épuration, au choix.

 

La maison d’Ali sera visitée plusieurs fois, des hommes placeront le pistolet sur la tempe de son père, ce renégat qui bossait pour un colon. Le colon perdra sa petite ferme et son champ : il devra partir loin de ce pays où il est né et pour dieu c’est où car l’Espagne est une dictature et lui plutôt communisant. Ali sera privé d’école pendant quatre mois, le temps des réjouissances pour fêter l’indépendance nationale algérienne acquise, un temps euphorique de victoire. Le peuple ne sait pas encore que les accords scellés avec la France l’ont spolié des richesses du gaz, que les essais nucléaires vont se poursuivre encore quelques temps... Ali vit des moments épouvantables avec des autorités locales qui considèrent son père comme un collaborateur, une sorte de Harkis des champs.

 

            La famille de mon ami Ali n’a nui à personne, tout le monde achetait les haricots, elle a juste concilié le présent et l’avenir des enfants. Le père s’est retrouvé en prison, la famille paria. Il me raconte tout cela Ali, sans colère. Il a juste un peu mal des mots, mal à l’école, mal d’une révolution confisquée. Il n’attend ni excuse ni rien, il vit en HLM à Vitry-sur-Seine, il a pris sa retraite depuis quelques mois et attend sa compagne. Il me montre ses diplômes d’études approfondies en socio-économie du développement. Son exil en France, son histoire ramassée en quelques paroles sobres, ses cicatrices, s’adressent à moi sans rancœur. Son air un peu aristocratique, sa tenue, son port de tête, sa canne, tout indique l’homme lettré, posé qui appréhende le monde d’un sourire, un homme libre.

 

Je voulais vous rapporter un peu de son histoire, vous dire son humanité, son engagement sans faille pour les idées progressistes. Il nous faudra bien un jour, demain, aujourd’hui déjà, affronter cette guerre, son avant, son après, que les rives se souviennent qu’elles ne pourront jamais grand-chose contre la mer. Il faut que les rives se parlent, il faut que les rives racontent sans aménité leur destin commun. Et, bien sûr, les paroles de mon ami Ali, m’encerclent et me conduisent à Blida-les-roses, elles résonnent dans mon crâne, je prends de mémoire le bateau et je vois Alger s’éloigner dans un halo bleu, gris et blanc et une jeune femme m’accompagne.

 

Ce qui nous relie tient d’une feuille de papier à cigarette, la tombe de son père à Makouda en Algérie, la tombe du mien, né à Blida en 1896, au cimetière d’Orly, le 17 octobre 1961 avec une stèle en mémoire sur la berge de Seine à Vitry près de l’écluse, la visite de Hollande à Alger pour ne dire pas grand-chose et revenir déclarer la guerre sur la terre du Mali, faire survoler l’Algérie par son aviation militaire...

La jeune femme et moi ne sommes pas bredouilles, nous sommes atterrés du verbatim des chefs d’Etat, de la langue de bois qui prône la fatalité, le renoncement, nous sommes en éveil. Ali et d’autres nous attendent, nous devons nous parler, nous avons le droit de savoir, le droit de porter d’où nous venons à la pleine lumière.

 

Cette nostalgie du retour et cette soif de la lumière ne sont pas un pèlerinage vain mais un sursaut de résistance et de dignité, une volonté farouche de reconstituer le puzzle d’humanités et de mémoires perdues, de concilier nos mémoires. Ali m’a ouvert de nouvelles portes tout comme ce Centenaire de 14-18 qui m’a rapproché de mon Poilu de père, de la jeune femme et son pays étranger, des silences en différence de nos pères. Le sien exilé à Paris après les accords d’Evian, le mien exilé à l’armée française, classe 17 à Verdun, et parti trop tôt le jour de mes 12 ans.

 

Nous avons en commun, la jeune femme, Ali et moi, le souci majeur d’assimilation critique d’un patrimoine constitué d’une filiation et d’une géographie humaine. Sortes d’explorateurs nous faisons vivre nos morts et nos vivants, nous nous arrogeons sans prétention ni pédanterie, une mémoire éparse, une mémoire qui est nôtre et que le grand livre de l’histoire des peuples n’a que peu  rapporté.

 

Les pages blanches devant nous sont des plages immenses à déchiffrer parmi les vagues de mensonges ou de silences par omission.

 

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Benachour M 30/10/2016 08:38

Son absence commence déjà à ponctuer en moi les doux souvenirs. Chaque instant partagé est magnifié jusqu'à se confondre dans le tumulte des cultes de nos ancêtres éternellement révoltés.