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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Rue de l’Industrie (2) : le temps des apaches

Publié le 11 Octobre 2016 par ruraledeprose

C'était quelle année de quand?
C'était quelle année de quand?

Cet été à Couhé-Vérac on lapida un lapin

Un coup de bâton sur la nuque

Puis la gorge tranchée pour récolter le sang

Dans une jatte en terre

J’étais en première ligne attentif

Après on a coupé le lapin aux pattes

Pour le retrousser

Et ôter la peau

Le lapin était mort dépecé

La peau servit à quelque chose

Comme rue de l’Industrie à Paris

Avec la pelleterie

Je n’ai pas compris cet été soixante trois

Que Joseph s’en allait partir

Personne ne m’a rien dit

Pourquoi enfin sans doute

J’étais en vacances avec Papa et Maman

On voulait me dire les choses

Mais l’on ne m’a rien dit

Maman ou tante Jeanne cuisinaient

Une autre fois ce fut une poule au pot

Pareil la jatte la huette tranchée le sang

Cela ne me faisait rien

Je pensais dormir avec les cousines

Et mon petit pénis frémir de leurs chairs

On jetait les restes des bêtes dans un ancien puits

Au jardin fleuri

Maman buvait des limonades

Belle sous la pergola au jardin

Moi j’avais droit à la grande cuve lessiveuse

Qui servait de douche

Les cousines venaient coller leur nez

A la vitre embuée pour voir mon zizi

Je ne m’en contrefichais quand même pas

Plus après on allait à la baignade

J’avais une peur bleue des serpents

On les voyait frémir sur l’eau

Des vipères surtout comme celles

Que l’on attrapait à la main

Pour les vendre à la pharmacie

Pour des vaccins

Dans un sac de jute

Et je pensais à notre appartement à Paris

Rue de l’Industrie

Sa quiétude

La famille

Le mot m’effare pourtant

J’ai haï la famille ses leçons

Venues d’ailleurs d’outre-tombe

Sans effet quand il s’est agi de mon devenir

Mon sort d’orphelin

J’étais trop agité et impertinent

J’étais juste de trop dans leur vie

Certains de la famille

Avaient bien profité de l’Occupation

Du marché noir

Des combines de Joseph

Tiré leurs marrons du feu

Alors que l’on n’en vendait plus dans les rues

C’est comme cela la vie

A l’emporte-pièce des autres

Qui vous font ou vous défont votre identité

Vous livre à la DASS par voie de justice

Au néant de l’affection

Et d’alors je garde les mots de mon frère

La vie continue me disait-il

Et elle continuait

Nous allions sur les chantiers

Je tenais la mire

J’existais

J’incendiais néanmoins la famille

De lettres d’injures

De reproches terribles

Sur l’abandon consumé

J’avais quinze ans à peine

Des poèmes plein les bras

Le monde m’appartenait

Enfin je le pensais

La rue de l’Industrie

A la mort de Julienne en soixante sept

Ma douce Grand-mère aux yeux bleus

Ne fut plus qu’un souvenir heureux

D’escapades de chevauchées dantesques

Au pays des Apaches

Je devais grandir à présent

Devenir adolescent me bâtir en somme

Et je demandais à Betty

De me montrer ses seins un jour

De surprise-party

Elle me les montra

Et je fus ébloui oui ébloui

Après le temps passa lentement

Je devenais un peu voyou

Fréquentant des apaches

Issus de la Brillat-Savarin à Paris

Pattes sur les joues

Boots pointues

Coiffés à la Elvis

Des cœurs tendres durs

Ils me protégeaient

Disant toi t’es la tête

Nous les bras

Doux poètes de la zone

Perdus en banlieue

Je vous aimais

J’ai grandi

Beaucoup plus dans ma tête

D’ailleurs

Je voulais être poète

Tout cela s’empêtre à présent

Mes bonheurs de ces années pètent

Comme des feux d’artifice

Je suis heureux de ce passé fertile

Avec des voyous

Une famille de merde

Mon grand frère qui m’a aimé

Avec Lili et quelques autres

Sinon j’aurai failli

J’aurai volé des mobylettes

Noyé mon chagrin dans l’alcool

Ou pire encore

Car déjà on fumait

Autre chose que le calumet de la paix

En Algérie en Indochine

Mais où je vais à présent dites

Avec ces joies hétéroclites

Ce temps passé lumineux

Qui a fait ce que je suis

Un humain présentable

A la table de Jésus

De m’en dites rien je suis ému

Et ma rue de l’Industrie me poursuit

Sur ses pavés j’ai fait mes universités

Mes apôtres de la vie

Mon école de la vie

Et mon grand frère me sourit

Doucement dans ma tête

Quand j’ai la nostalgie

De ma petite rue de l’Industrie…

PS : J'ai eu le bonheur de mener Thomas dans ma rue, il avait huit ou neuf ans, je crois. Nous sommes montés ensemble au troisième étage entre les planches qui annonçaient la démolition imminente... Je n'ai pas de photographie hélas.

11 octobre 2016 copyright patrick pérez sécheret.

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