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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Rue de l’Industrie, rue de l’enfance à Paris

Publié le 7 Octobre 2016 par ruraledeprose

Rue de l’Industrie, rue de l’enfance à Paris

Rue de l’Industrie était une pelleterie au temps de mon enfance

J’y portais à vendre la peau du lapin que l’on allait manger

Et de quelques sous j’avais des illustrés et des réglisses

On livrait tôt le lait en bouteille de verre devant les portes

On la rendait propre le lendemain

Il y avait un monde fou dans ma petite rue de l’Industrie

Une épicerie une boulangerie deux hôtels bien tenus

Un marchand de journaux et un bougnat pour les boulets

De charbon nécessaire à se chauffer car le gaz vint plus tard

Un fabricant de vêtements avec son atelier et une imprimerie

Il y passait du monde dans ma petite rue de l’Industrie

Parfois deux voitures étaient garées à la fois sur les pavés

Le vendeur de glace à la découpe auquel on achetait son bloc

Pour conserver sans réfrigérateur par temps chaud

Le vitrier et surtout le facteur et ceux du centre des PTT

Rue de l’industrie un jour on a effacé l’immeuble du n°13

Le mien pas de chance je l’aimais bien

Avec la loge de Grand-mère au rez-de-chaussée

La petite cour intérieure et sa fontaine à pompe

Le couloir où se trouvait un WC turc collectif

La porte qui donnait sur la cave et les égouts

Toute voûtée et où j’allais jouer à Jean-Valjean

Sans me faire surprendre par Mémé Julienne

Au bout du couloir à gauche les Dübek

Des couturiers exilés d’une Pologne nazifiée

Et leurs filles blondes avec acné

A gauche l’escalier en tire-bouchon

Ses escaliers comme ceux d’un phare

De palier en palier jusqu’au 3e étage

Où j’habitais porte gauche au fond

Face à un évier à côté d’un WC collégial

Toujours turc

La pièce me semblait vaste avec une grande fenêtre

Donnant sur la petite rue de l’Industrie

Qui me semblait immensément longue

Entre les rues du Tage et Bourgon

En face trônait un immeuble de rapport

Le nôtre lui datait de la Révolution

Il y avait aussi une petite cuisine

Avec une vitre donnant sur l’escalier

La nuit on pouvait voir s’allumer la minuterie

Quand quelqu’un montait ou descendait

Voilà comment j’habitais avec mes parents

Et mon grand frère dans 35 mètres carrés

La petite rue de l’Industrie existe toujours

Un immeuble a été érigé au 13 et juste à côté

En lieu et place de la pelleterie un trou

Un grand trou donnant sur les égouts

Et cela depuis des dizaines d’années

C’était ma rue et elle va le rester

Même si l’enfance a mis les bouts

Avec ma petite cour et mon escalier

J’ai vécu là le grand bonheur d’un enfant

Aimé et choyé et très insouciant

Je ne te connaissais pas encore

Je te dessinais dans ma petite tête

Je jurais te rencontrer un jour

Enfin pour moi existait l’envie d’amour

Pour de vrai si pas pour toujours

Puis maman mourût brutalement

J’étais veuf d’enfance orphelin sans issue

La rue de l’Industrie demeura mon havre

J’y passais souvent prendre un café

Au bar kabyle du coin que fréquentait Joseph

Joseph c’était mon père un monument

Un dandy d’un autre temps

Avec son pardessus gris bleu son feutre idem

L’odeur de gauloise sur les manches

Les joues qui piquaient un peu aux bisous du soir

Il me manque terriblement Joseph

Mon Poilu de père coco-anar

Réchappé des tranchées de Verdun

Maman aussi mon Antoine Cécile

Le caractère en découpe de tissus

Une petite main disait-on alors

Une petite main orfèvre du point

Un sourire en coin de dé à coudre

La fée du logis canisse impeccable

Toujours première levée au matin

Elle allumait en hiver le radiateur à gaz

J’avais des vêtements chauds à enfiler

Elle faisait bouillir le lait lentement

Je me régalais ensuite de la crème épaisse

Tu n’existais pas encore

Et tout cela me remonte à la goule

En vagues vertes de sentiments heureux

Je ne savais presque rien du monde

Grand-mère me bouleversait d’amour

Avec son chignon et ses grands yeux bleus

A la mort de Joseph en décembre

Juste avant Noël et le train électrique

On parla d’un déménagement à Orly

Un bel appartement neuf avec baignoire

Où j’aurai ma chambre

Rue de l’Industrie restait sur mes pas

Je regardais sur la loggia

Les avions longs courriers s’envoler

Le dimanche la Seine à deux pas

Où j’allais pécher avec Joseph

Les poissons finissaient chez les voisins

Antonine disait : la Seine est pourrie

Le poisson aussi

Les carpes parfois un brochet

Faisaient l’ordinaire d’autrui

La petite rue de l’Industrie m’accompagna

Dans une nouvelle vie sans mes amis

J’entrais au lycée Gabriel Fauré

J’étais myope et tout petit

Je n’avais peur de rien à peu près

Tu n’existais pas encore

Mon bonheur soleil

Ma boussole des gros temps

Mais je te dessinais entre les nuages

Entre mes larmes pourtant

J’implorais Dieu même

Où quelque chose de pire

Je voulais m’envoler les dimanches

Pour le pays des Apaches

Et je restais clouer au sol

Tout cela revient en boomerang

Les images sont nettes les endroits précis

La tendresse des miens me manque

J’y puise à la source sans fin

Ma saga se perpétue d’eux à présent

Ma rue de l’Industrie m’attire toujours

J’ai usé mes pantalons sur ses trottoirs

Mes amis d’alors m’accompagnent

Beaucoup sont morts il fait beau

L’enfance indélébile me berce

D’autres images s’avancent des jeux

Rue du Tibre à la balle au pied

Une plus petite rue que l’Industrie

Au-dessus du chemin de fer intérieur

Aujourd’hui désaffecté définitivement

Les planches à roulettes

Dont nous allions chercher les roulements à billes

Chez Panhard et Levassor porte de Choisy

Le curé du patronage y bossait comme ouvrier

L’église était de gauche des prêtres salariés

La communion solennelle l’aube blanche

Les vacances dans la Vienne l’été soixante-trois

Pour la première fois avec Joseph et Antonine

Et puis l’agonie de papa à Bicêtre la maladie

Mon premier Noël sans lui

J’avais douze ans le lycée et le latin pour viatique

Le jardin des curés à la Poterne des peupliers

Semblait à présent un grand zoo sans intérêt

Je prenais le chemin des grands

Enfin j’essayais de faire semblant

Que voulez-vous qu’il advint dans l’adversité

J’ai serré les poings et tendu mes mains

Je me suis fait une raison de la vie

Et la mienne l’aie prise sur l’épaule

Pour la route à tout jamais

Je t’attendais quelque part

J’inventais des poèmes sur le sable

Je levais les yeux vers les étoiles

Je savais que tu viendrais

Croiser ma route un jour

7 octobre 2016 – souvenirs d’enfance – copyright patrick pérez sécheret.

NB : La rue de l’Industrie est située dans le 13e arrondissement de Paris en parallèle de l’avenue d’Italie entre les rues du Tage et Bourgon.

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