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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Rue de l’Industrie, le respect républicain et la rechute de tuberculose (4)

Publié le 23 Novembre 2016 par ruraledeprose

 

A l’école communale, on me surnommait l’espingouin, l’originaire d’Espagne où je n’avais jamais mis les pieds, ni Joseph mon père non plus. Les autres avaient droit à macaroni. Je ne savais pas mes origines, mes racines paternelles. Elles restent vagues d’ailleurs, elles sont liées au voyage de la misère andalouse, à la fuite vers les colonies d’Algérie où la terre s’offrait à de possibles réussites. Mais j’étais français à cent pour cent. Maman, Antonine Cécile, me faisait écouter à la TSF Les Misérables en feuilleton, Les Mystères de Paris. Elle me lisait des poésies de Lamartine, de Victor-Hugo, de Coppée. Franchement, je ne percevais rien d’étranger dans ma vie. Je m’appelais Pérez, fils de pierre, c’est tout et cela suffisait à une forme de rejet d’autrui, du nom pas français.

Mais il y avait aussi mes potes, Gérald Cohen et, lui aussi, c’était lourd de sous-entendus avec son père dans le commerce. Mais vu qu’ils avaient perdu des leurs dans les camps, on temporisait sans doute. Et donc, il me fallut être parmi les meilleurs, les premiers de la classe à prouver rien du tout, obtenir chaque année de façon monotone soit le prix d’honneur soit le prix d’excellence. Gérald, lui, c’était le prix de camaraderie. Je n’ai souffert en rien de ces mesquineries, j’ai travaillé, raflé les prix jusqu’au lycée Gabriel-Fauré. L’idée d’immigration ne voulait rien dire pour moi, on n’en parlait pas à la maison. Je n’avais pour repère que la Vienne, la Haute-Vienne, les origines paysannes et petite boutiquière d’artisan à cause de Grand-Père qui était tailleur d’habits et Grand-Mère Foucaud couturière.

On ne parlait que le français à la maison avec quelques mots qui me rapportaient à la campagne, aux coteaux du fleuve, à la Charente aussi : les cagouilles, la « moulaga », cette lune qui m’effrayait et m’attirait dans le falot de la lumière de l’escalier de la rue de l’Industrie. Je n’avais aucune racine ethnique, aucune langue autre que le français, la poésie. Maman s’évertuait à me rendre l’envie poétique, férue de poésie classique, de respect de la syntaxe.

 

Je vécus donc heureux, bercé de vers et de caresses. Celles de maman, celles plus bourrues de Grand-Mère Julienne, l’œil toujours allumé et par grand bleu pâle où je noyais mes rêveries accrochées à son chignon blanc, attentif à ses pattes-mouilles toujours prêtes à l’emploi avec le fer posé sur la cuisinière à charbon qui chauffait l’unique pièce de concierge où elle vivait depuis la guerre. Jamais nous n’évoquions Octave, mon grand-père, son époux, mort en 1936 d’une crise cardiaque. Un gras et gros monsieur à moustache qui avait eu bien du chagrin quand Julienne le quitta pour Paris, fuir une certaine médiocrité comme en élague la petite ville de Civray encore aujourd’hui. Finie la couture, l’échoppe d’habits dans la petite rue montante. Grand-père serait mort d’amour j’ai entendu dire. On le piqua au doigt de pied pour être sûr qu’il était bien mort. Il avait voté au congrès de Tours pour la naissance du parti communiste français, un parti bolchévique qui se rendrait très tard à l’évidence de la dictature stalinienne. J’ai appris cela pour mes quarante ans de la bouche de Lucienne, sœur de ma mère. Des histoires de famille, disait-on, des mémoires en lambeaux, des récits perdus que je recouds comme je peux au fil du temps.

Et du coup, Lucienne racontait comment avec maman elles distribuaient des numéros de l’Humanité clandestine, comment papa fut spolié de ses affaires dans le sud de la France à cause de la milice et de la maffia affidée. Il rencontra de cette façon maman à Paris dans le quartier de la Butte où il logeait rue Lepic. Il achetait même des violettes à une certaine Piaf qui poussait la chansonnette sur le trottoir et n’était pas connue… Lui et maman se marièrent en 1943 et on leur offrit un livre un peu expurgé : Mon Combat d’un certain Hitler. J’ai gardé le livre, je l’ai lu après l’adolescence au moment où, nous étions avant soixante-huit, des camarades étaient attirés par les mouvements d’extrême-droite, Ordre nouveau notamment, et d’autres par les communistes. J’ai choisi alors la fédération anarchiste pour quelques mois avant de rejoindre le PCF. J’avais beaucoup lu les classiques de la Révolution de Jaurès à Marx en passant par Babeuf et Thomas Moore. Je n’étais pas issu de la classe ouvrière mais je sentais que pour peser et transformer un peu le monde en mieux, il fallait s’engager, ne pas être seul. Je me suis trompé pour partie car le récit collectif mène à l’idéologie et à avaler des couleuvres les unes après les autres. Mais comment faire pour en finir un peu avec les inégalités et la misère ?

Papa considérait Jésus comme le pionnier du communisme, mais sans l’enfermement idéologique. Papa était une sorte de communiste-anarchiste, il avait vu le monde, le vrai dans les tranchées de Verdun, les mutins fusillés. Le monde pouvait s’ouvrir à présent sur des tonnes de cadavres vers un futur plus gai. Ce fut donc La Belle époque et une certaine insouciance autour des tombes qui avaient fleuri partout dans le moindre petit hameau ou village. Je n’étais pas instruit de tout cela à part quelques mois passés à échanger avec Joseph au retour des vacances de 1963 où nous nous étions, pour la première fois, retrouvés maman et lui et moi. Le reste du temps, papa travaillait et faisait des extras chez des bourgeois pour arrondir les fins de mois. Il était chef cuisinier et on appréciait son talent. Mais à la maison, il ne pouvait toucher une casserole car maman était aussi bonne cuisinière et veillait au grain dans son univers. Parfois, il me monte au nez l’odeur du pot-au-feu qu’elle préparait avec trois viandes, du civet de lapin à la moutarde. Et cela se mêle à l’odeur d’encaustique de notre petite maison, une odeur de propre, de promiscuité tendre.

Je n’ai eu pour éducation politique que mes lectures précoces notamment de Marx : La Guerre civile en France, Le Capital et Matérialisme et empiriocriticisme de Lénine. Un peu de Bakounine et de Gramsci, Lucien Sève. J’étais ébloui par les possibilités de la rhétorique et par les mystères de la dialectique ! Je gardais un œil attentif pourtant sur les évangiles et l’Ancien testament. J’avais vécu dans mon enfance deux moments formateurs et équivoques dans mon comportement d’après : le préventorium et l’aérium, à cause de la tuberculose qui sévissait à Paris, dans les quartiers populaires aux usines polluantes. L’expérience de la vie, les choses vécues, rencontrées, vous scellent une personnalité, vous arment pour votre éternité et vous vaccinent des illusions sur la nature humaine même si l’on ne renonce pas pour autant à croire en l’humain.

Je devais avoir six ou sept ans lorsque l’on m’envoya guérir à La Queue-les-Yvelines. Autant dire le déchirement de l’attache familiale car je me trouvais chez les sœurs avec une solitude mortifère, un sentiment d’abandon terrible. Du coup, je me mis à uriner dans mon lit et je devais me réfugier jusqu’au matin sous le lit avec ce qu’il restait de sec pour tenir une chaleur supportable et poursuivre mes rêves en des contrées rebelles et belles. Je rêvais de grandes tribus indiennes, de plumes et de chevauchées fantasques. Il m’arriva de rejoindre dans son lit un camarade de chambrée, je dis chambrée mais il s’agissait de grand dortoir impersonnel avec une espèce d’alcôve où dormait la surveillante de nuit. Collés l’un à l’autre nous écoutions nos respirations, parfois une caresse entre nous scellait la nuit d’un voile tranquille et apaisant. Il fallait prier, confesser, frôler les sœurs avec leur tchador bleu marine, leurs sandales de cuir. Ce petit monde me semblait militarisé, uniformisé, étouffant. Je ne restais par bonheur que quelques mois dans ce lieu maudit mais adapté à mon bien. La cuti virée se laissa oublier avec les germes de tuberculose. Je repris l’école communale et ma petite vie de famille doucereuse. J’oubliais vite l’adversité, les moments mauvais passés.

 

Hélas deux ans plus tard, je fis une rechute assez sévère et l’on dut m’expédier dans la Vienne au château de Gurons où, dans le parc, il y avait une réplique de la grotte de Bernadette de Lisieux en pierres meulières. Maman venait me voir ainsi que tante Jeanne qui habitait peu loin à Couhé-Vérac. J’ai vécu en ce lieu l’épouvante sans savoir l’épouvante. Il faut en effet la rencontrer pour mesurer, après, avec du temps, que ce fut bien elle en personne. J’ai tu cette rencontre par pudeur et par blessure béante pendant des années. Sans doute, depuis quelques temps, les bouches s’ouvrent, l’église reconnaît ses crimes. De vieilles personnes de soixante-dix-ans ayant vécu l’épouvante se décident à en parler, l’omerta du monde religieux se brise un peu. J’étais donc à Gurons, au château, dans un monde trop vaste pour moi, sans chaleur humaine, les jours rythmés par les offices religieux et la classe : je revois tout en noir et blanc monotone, mon uniforme bleu foncé quotidien, mon habit de Cœur-Vaillant marron beige, les couleurs à lever au garde-à-vous, les prières du soir sans saveur ni passion. Trois ou quatre mois de douleur intensive passèrent où je mâchais mes larmes entre les draps, pris de colère froide et de fièvre révoltée.

Il y avait dans le château des séminaristes qui nous tenaient lieu de surveillants ou de professeur de gymnastique, des jeunes hommes athlétiques et souriants avec lesquels nous jouions à la balle en récréation et qui nous menaient promener le jeudi à travers la campagne embrumée fleurant l’odeur des bouses de vaches fraîches avec parfois un relent de pomme pourrie. La campagne était fort belle, à perte de vue, offrant cette impression d’espace à conquérir sous la semelle de nos godasses, terres vierges jusqu’à l’horizon bouché de nuages et d’arbres inquiétants. Nous faisions halte pour le goûter, assis en rond, et bénis soit Dieu le père, son fils, le  Saint-Esprit et Marie pleine de grâce... Il faisait froid dans ces prés venteux, je voulais fuir ou disparaître. J’appelais maman en sourdine, qu’elle vienne vite me sortir de ce capharnaüm horrible, de cette solitude peuplée de prières dévotes, de soutanes noires à faire trembler le moindre oiseau. Tout me semblait négritude, sombrement sombre, si n’était la verdeur du pré, des touffes jaunies d’herbe humide, des boules de gui dans les arbres. Je n’y comprenais rien, j’étais seul, tristement seul et Jésus d’aucun secours.

Les soirs étaient encore plus mortifères encore que les journées. On passait à la chapelle pour la messe avant d’aller au réfectoire dans le château glacé. Le prêtre était d’une gentillesse sans nom, il décochait des sourires à chacun et l’hostie était douce au palais sitôt ses doigts quittée. Il portait une belle étole avec des dorures dessinées comme des fleurs. La chapelle fut sans doute le seul endroit où une paix intérieure s’installait en moi et m’apaisait du temps sans câlin de maman. Le temps tout à coup n’était plus une éternité froide et sans saveur aucune. Une petite lumière caressait ma vie doucement et brièvement, j’avais pour quelques moments le cœur au chaud et en paix avec le monde.

 

Après le repas du soir, nous allions en file indienne de chaque côté des couloirs comme des fourmis, jusqu’au ciroir. Ensuite, nous allions vers le vestiaire et les douches dans la même posture après avoir déposé l’essentiel de nos vêtements dans le dortoir et pris nos pyjamas. L’eau des éviers était froide, les dalles du sol étaient froides, il faisait froid partout. Le surveillant planait autour de nous comme un corbeau. Les dents brossées, je claquais des dents, l’impression sourde d’épées dans le dos. Le surveillant séminariste inspectait son petit monde : les mains, dessus et dessous, la zézette lavée toute recroquevillée de froid, le rouge au front quand il passait sa paume sur vos fesses avec une certaine insistance.

Toujours en rang d’oignon, nous regagnions le dortoir pour la prière au pied des lits après avoir vérifié le pliage des vêtements qui rejoignaient l’armoire métallique. Le surveillant tapait des mains pour donner le la du couchage avant d’éteindre les lumières. Il ne demeurait qu’un petit espace clos éclairé derrière des tentures blanches et sinistres. On ne pouvait lire qu’en étude. Un long silence s’imposait sous nos draps tirés sous le menton. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu une respiration sur une autre, un mouvement de corps dans cet avant sommeil. L’immobilité totale semblait être la règle observée par tous dans un même temps commun. Une règle juste bousculée par les prières sourdes du surveillant avant qu’il ne fasse le tour du dortoir à pas  feutrés, longue silhouette noire portée sur les murs, glissante, fuyante et inquiétante. Je crois que chacun retenait sa respiration et faisait semblant de dormir. Le séminariste s’asseyait sur un lit comme choisi au hasard. On entendait à peine un froissement d’étoffe ou on l’imaginait en espérant ne pas être choisi par le hasard mais l’on gardait les yeux fermés, les poings le long du corps dans une posture de gisant.

Pas un mot ne filtrait entre nous, personne ne racontait quoi que ce soit des promenades nocturnes du séminariste mais tout un chacun ou presque en vivait les conséquences dans ce silence de mort protégé des dieux. Que se passait-il en vrai qui devait sans doute marquer nos existences à tout jamais d’opprobre puis, avec le  temps passant, de dégoût de soi-même et du sexe présenté comme une bénédiction de Jésus-Christ : ce bout de chair dur comme la pierre qu’il fallait caresser, téter et boire à s’étouffer, cette semence divine déversée en nous comme la source sacrée de toute chose sur la terre et dans le ciel. Ce doigt forant notre intimité tremblante de peur et d’incrédulité et surtout, surtout, ce sentiment d’impuissance, le langage éteint en soi, l’évanouissement terrible de toute pensée.

Il en fut ainsi et des jours et des jours dans le silence monacal du château où les ombres de bien des enfants malades furent violées. Je ressens aujourd’hui un besoin lugubre de dire ce que furent ces jours de détresse, de dépouillement de toute dignité si tant est que nous ayons eu  conscience d’une dignité bafouée. Il arrivait que l’un de nous se réfugie dans le lit d’un camarade pour répéter la mascarade du sucre d’orge divin, ce doigt de Dieu qui protège du malheur et répand sa neige gluante purificatrice. Voilà, ce qu’il en fut de ces jours vécus, de l’oubli longtemps au fond du crâne comme un désespoir indicible. L’oubli qui tient la mémoire à l’abri du traumatisme incompris d’alors car personne n’a évoqué quoi que ce soit, personne n’a parlé. Le silence a ensommeillé ces jours pour jamais, pour évacuer l’ignorance, la béatitude de l’enfance devant un calvaire qu’elle ne savait nommer. Il en reste la blessure soudée, le temps aura eu raison d’elle-même au tableau noir et dessiné par bonheur une autre visée du monde et du genre humain.

Je n’ai aucune rancune. Ma mémoire s’éveille lentement au seuil de la vieillesse, elle me donne à comprendre certaines peurs, l’incrédulité d’autrefois est devenue un veilleur sur la rive de ma vie, une sentinelle de lumière contre toutes ténèbres. J’aurai dit tardivement mais j’aurai dit ce qu’au nom d’un Dieu inventé on aura infligé à l’enfance.

 

 

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