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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Lucian Freud : la matière humaine à contre cénotaphe

Publié le 30 Mars 2010 par ruraledeprose

Avec Freud, la matière humaine l’emporte sur la mort dans sa beauté tragique. Quel bonheur froid, cru au centre Pompidou, à renouer avec l’exposition que j’avais visitée à la fondation Maeght, consacrée en duo à Lucian et à Francis Bacon. Du bonheur pur à voir la peinture dans sa plus simple expression, à priori, sa rugosité, ses formes de l’humanité à l’état de réalité mais sans surplus réaliste, laissant le décor s’épouser d’empreintes de chairs ordinaires, des connaissances, de vrais gens. On est loin alors de la mortifère installation pompeuse de Boltanski. Tant mieux, il y a autre chose à dire que le ressassé, la Shoah à toutes les sauces. Donc, allez voir l’atelier de Freud à Beaubourg et après visitez à nouveau l’exposition permanente : les cubistes vous sembleront fadasses, aprêtés. Des photographies prolongent les toiles de Lucian, leur donnent une épaisseur en miroir. L’atelier est une mise en scène mais surtout une manière de voir le réel, d’aimer ces corps communs devenus des gisants, des oeuvres d’art, une profondeur dis-je. Et puis aussi cette approche des résidus matériaux de la société, les arrières-cours d’usine ou d’immeuble, ces lambeaux de vie rapportés à des scories, des traces pour l’archéologue. Freud témoigne en présentant (comment dire ?) l’intimité des choses et des chairs vivantes. On pourrait y voir, ici ou là, des photographies, saisies brutes du présent déjà cénotaphe. Mais il y a cette profondeur, cet appel à vivre, à vif permanent que la toile révèle de quelques touches vives, un coup de jaune, un coup de rouge ou d’orange. Ce que l’on voit est seul la réalité  et comment la rendre dans sa vérité, son épure, ce présent déjà demain ? Les sous-bois viennent en respiration essentielle sans aucune complaisance : le tableau Two Plants donne au premier plan des feuilles de muguet san clochettes, certes, mais ce tapis n’est-il pas symbole de vie, de ses renaissances incessantes ? Puis, cet autoportrait du peintre au travail dans sa nudité cruelle et flamboyante. Freud peint les femmes, les corps en général, comme ils sont dans leur flétrissure, leur vérité sans aucun fard. L’humanité déploie ses ailes dans sa crudité douce, destinale. Le clin d’oeil à Cézanne (Aflter Cézanne), ce déposé sur l’herbe des draps, cette nudité d’après le plaisir défait.... toute la vie, et sa mort annoncée, avec Naked Portrait, avec la chair rouge ? A la fois le désir et son absence, le drappé sous le corps du désir, le jour qui peine à la croisée, les lames coupantes de tendresse lisse du parquet... Freud est un grand voyeur du monde des simples êtres, son reporter. Cet artiste en est beau dans son atelier à ployer la réalité à ce que l’on en perçoit. Il ne peut que s’astreindre de sa propre présence –sans quoi quel regard, quelle prise sur le réel même théatralisé ?- de son modèle et de l’oeuvre qui resituent une parcelle du monde ?

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a bientôt Jean Ferrat

Publié le 17 Mars 2010 par ruraledeprose

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C’est beau la vie

 

J’étais sur la place d’Antraigues mardi pour un au revoir sobre et fort à Jean. Le  ciel était splendide et parmi les amis, les anonymes, j’ai senti comme un souffle calme. Jean Ferrat nous restera au coeur et aux oreilles et s’il nous prenait un moment de ne plus trop croire ni en l’amour ni en l’avenir, envie de baisser les bras, sa voix viendrait inéluctablement nous secouer le pavillon. Passeur de gentillesse, de fraternité, l’homme simple et droit a su avec pudeur porter l’espoir sans compromis. J’ai eu la chance immense de le connaître, de partager avec lui de rares moments, de ne pas l’avoir déçu au fil des ans avec ma poésie. Je repensais à cet automne de 1989 où je lui avais demandé timidement une préface pour L’Ardèche brûle à torrents, illustré par des peintures de Hélène Baissade, et je relisais, dans ma tête au soleil sur cette place de la Résistance à Antraigues, les quelques lignes qu’il m’avait retourné quelques jours plus tard. Je pensais aussi à l’hommage que nous avons rendu avec Véronique, sur une musique de Pierre Dieghi, à Nazim Hikmet en 2003 à la chapelle Saint-Roch. Et je le revoyais, parmi les 200 personnes attentives, boire la poésie du géant turc qu’il appréciait. Des poèmes étaient accrochés un peu partout dans le village, aux balcons, sur les façades... Je pensais aussi à cette soirée de poémes pour la paix d’avril 2005 à la bibliothèque l’alouette, soirée qu’il avait voulu accueillir dans son village... Et puis les interviews, chez lui, dans la neige... Quel bonheur d’avoir croiser et d’avoir été ami avec cet homme intègre et généreux. Il chantait : « Je voudrais mourir debout, au soleil... ». Restons debout avec lui dans la vie. Merci Jean, à bientôt.

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des femmes debout

Publié le 10 Mars 2010 par ruraledeprose dans actualité lecture de l'auteur

Odile Glinel a publié à l’occasion du Centenaire de la Journée Internationale des femmes un récit où se croisent les vies de trois générations de femmes, de mères, d’épouses, et même un peu plus, tressée de faits précis sur ce qu’il convient de nommer fragments d’histoire de l’émancipation humaine : une question de luttes féminines opiniâtres pour obtenir des droits politiques et sociaux depuis 1789 dans une société marquée essentiellement par la domination masculine. Cet ouvrage évoque donc ces différents mouvements qui ont ponctué chaque progrès sur la longue route pour l’égalité homme-femme, revisitant à bon escient les pesanteurs idéologiques héritées des trois religions monothéistes et d’un modèle de société machiste, la lenteur des décideurs hommes aux manettes à concéder de leur suprématie dans le clan, la famille, le travail. Chaque pas important aura été franchi à des étapes où le rôle des femmes fut décisif pour l’ensemble d’un territoire et d’une population : les révolutions du 19e siècle, en France et ailleurs, les guerres et notamment les 2 guerres mondiales, l’engagement féminin pour la Paix et contre la guerre, les conflits. Les femmes à l’arrière (derrrière donc) des fronts, remplacant les hommes dans les champs et les fabriques... Rien ne leur a été octroyé de bonne grâce et au retour de la paix ou des camps on leur demandait de retourner au foyer et aux tâches ménagères qu’elles assumaient somme toute et assument toujours à 80%, salariées ou non. Bien documenté, caustique d’anecdotes aussi, permettant de trouver les sources de l’investigation sur le sujet, de l’origine du 8 mars, renvoyant à des ouvrages de référence, le travail de l’auteure est une invitation à la réflexion aujourd’hui. Pour notre époque où la crise économique et sociale depuis 1980 voit les avançées des droits des femmes rognées, remis en cause les acquis et se développer une pensée rampante du confinement de leur rôle social à des tâches subalternes et au retour à la maison s’afficher sans vergogne. Le beau mérite et des moindre de ce livre est de constater ce qui devrait être une évidence : tout progrès pour l’égalité homme-femme est un progrès pour tous, pour l’émancipation de l’humanité, un recul des inégalités, des précarités et de la pauvreté, et vice-versa. Populaire, dense, sans fioriture de style, accessible donc, ce livre contribue au marquage nécessaire des tentatives actuelles idéologiques et pratiques de reprise en main de la domination masculine. La société certes change, le pater familias est ébranlé, la famille, le couple, les sexes, rien n’échappe à une transformation marchande de tous les rapports humains. Mais l’idée que ces mises en concurrence de marchandises, de produits, des êtres humains et des territoires, n’est pas une fatalité mais peu constituer un levier résistant peut avancer. En fermant le livre de Odile Glinet on devrait s’en persuader, penser que notre monde planétaire ne peut reposer sur l’idée et la pratique qu’un être humain domine l’autre. Paroles de femme.

 

8 Mars : cent ans de luttes.. et même un peu plus ! de Odile Glinel. Le Point sur les i éditeur.

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El Laberinto de Sergio Zamora

Publié le 1 Mars 2010 par ruraledeprose dans actualité lecture de l'auteur

L’imaginaire et l’utopie sont précieux à tout homme libre et, sans doute aussi, à son double évident mais qu’il ne perçoit pas toujours dans les miroirs au creux d’une réalité froide. Zamora nous ouvre les portes d’un absurde concret, invisible à priori et qui nous entoure, influence nos comportements, nos jugements sur les êtres et les choses de la vie. Ses personnages, lui-même, un double, nous relient d’un trait de plume vif à l’autre monde, son écriture le révèle, décrit la simplicité d’un rêve éveillé, nous séduit, nous  entraîne dans les arcanes de la pensée, du souvenir, du devinatoire, du sacré. Humberto, l’homme des Andes, le coeur entre deux continents, oscille entre l’expression sournoise de la nostalgie et la part d’invention burlesque de l’exilé chilien à présent volontaire. Qui s’étonnera de cette rencontre fortuite avec Huidobro à Montparnasse ? Créer, croire, n’est ce pas même signal, même faculté à vouloir pouvoir ? Qui est qui au reflet du miroir ou de l’histoire, est-on ce que l’on fut, ce que l’on a vécu ? To be or not to be n’est-ce pas : puis-je être sans les autres et, de primero, à l’autre moi-même échapper ? Federico, au fil des rues, égraine des anecdotes et nous permet de croiser Nathalie. Et du seuil de Notre Dame, on imagine avec lui le labyrinthe se dérouler jusqu’à la Province. De la Cour Carrée du Louvre au créationnisme, du cubisme au restaurant de Nathalie, de souvenances de coup d’Etat en dialogues d’exilés, l’écriture de Sergio Zamora, à petits pas parfois tissés de merveilleuses insignifiances qui nous échappent au quotidien, cherche au bout du fil d’Ariane un sens à l’existence, à poursuivre le chemin accompangés de chers disparus qui accrochent leur nom aux rues de Paris. Pour passer ainsi aisément de l’autre côté du miroir, franchir le Pacifique, qu’importe de quel pied on se sera levé. Rêver est simplement une faculté réaliste à contre-pied justement, à l’inverse, se glisser dans l’image donnée d’un monde ouvert à l’utopique, l’instant d’une échappée du simple reflet de soi, de sa propre illusion. Sépulveda, qui post-face ce livre publié en espagnol, a de justes mots pour soutenir ces contes si vrais et d’une incomparable qualité d’écriture.

 

El Laberinto y otros cuentos de Sergio Zamora, Edition Yvelinedition.

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