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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Lettre posthume à Georges

Publié le 26 Juin 2012 par ruraledeprose

Il est un peu tard et je m’en excuse. Mais, franchement ton décès me trouble et me lamente. Mourir à cent ans et ne pas faire la une même d’une gazette, c’est éprouvant pour les vivants. Je sais, l’espèce était menacée, à l’inventaire de Darwin, quand même... Tu étais originaire des Galapagos à ce que l’on m’a dit, originaire d’un temps où la terre, l’air, la mer permettaient de se reproduire, chacun avec sa chacune, en bon swing. Tu as mis les bouts sans rire avec ton bec de lièvre, ta maison sur ton dos depuis des lustres, SDF de métier à dormir et pondre sur les plages du monde. Sais-tu Georges que tu prives l’humanité nue, polluée et sans mémoire d’une histoire millénaire ? Je sais bien qu’à force malheurs on se retire dans sa carapace, on oublie les autres... Mais quand même. Seuls les enfants vont pleurer, mes petits-enfants, quand je vais leur raconter ton histoire Georges, rouge-george aux petits yeux vitreux qui passe le mur de l’oubli. Tu me diras, il y en a tant qui disparaîssent sans laisser de trace, sans faire de bruit, tant qui passent sans secouer le tocsin pour notre planète. Je sais bien Georges, même les copains d’abord c’est plus comme avant, on est bien seul avec ses vieux rêves et la terre abimée. Il est tard, je m’excuse d’adresser mes condoléances à l’une de tes vieilles compagnes qui, peut-être, je l’espère de tout mon coeur, se promène en quelque mer chaude encore vivante. On ne l’a pas vu depuis belle hurette. Je m’inquiète. Si t’étais le dernier des Mohicans, qu’après toi plus rien, nada ? Seuls mes petits-enfants vont te pleurer, je vais en rajouter sur ta délicatesse, ta lenteur, ta petite langue rose... J’ai le bourdon Georges, mon vieil ami des Galapagos même si on ne s’est jamais croisé. Je perds ce soir un ami de plus. Pauvre humanité !

 

A Georges, tortue ultime de son espèce décédée le 24 juin 2012

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Jean L’Anselme : derniers stocks ?

Publié le 14 Juin 2012 par ruraledeprose

 Ce nouveau livre arrive avec un printemps maussade et ouvre quelques belles éclaircies salvatrices, enjouées de turpitude, de gravité légère, confirmant, s’il était de besoin, que Jean L’Anselme n’a pas dit son dernier mot face aux péripéties de santé, au confort de la disparition pour reprendre esprit. Ainsi, Liquidation des stocks avant fermeture*, sait nous émouvoir, nous ragaillardir de ces rimes à l’emporte-pièce, proses délurées qui transcendent l’espace et le temps, nous rapporte dans l’intimité à la fragilité de notre condition humaine. L’Anselme apprivoise ici l’espace rétréci que l’âge aux épaules impose sans renoncer au pied de nez, aux potions magiques, aux tentatives d’ultimes réparations de tuyauterie qui n’en peut plus. Cela fredonne de précaution, de fidélité avec l’origine sociale du poète, de rire de tout avec l’accent grave qui flirte avec la contre pétrie. Ce livre sent si bon vivre que l’auteur lui-même s’y promène tranquille, à prendre un vers avec le lecteur qui passe, à causer de la marche des choses dans un monde où l’enfance monte aux yeux, où l’horloge s’arrête sur les maux :

« Je tutoie le monde entier/sauf la mort./Je n’ai pas le feu au cul/pour être feu./A moins d’y aller à deux/avec mon pote/au feu./s’il le veut »

Tous les ingrédients sont réunis dans cet ouvrage : l’amitié, l’humour, la mélancolie, la dérision... pour donner un moment d’accalmie dans la jungle des lettres et des discours empesés :

« Au temps des Lumières, il n’y avait pas d’électricité. » Jean qui a fait la belle ou la paire,

en décembre dernier, nous revient en pirouette ici très en verve. Je ne vois qu’un seul reproche à faire en refermant ce courant d’air frais, celui de constater la véracité du texte en page 67 et de regretter que l’auteur attribue à Mallarmé le vers de René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » Nul n’est parfait et « Après tout, les cons sans gains sont tous frères. »

 

Patrick Pérez Sécheret

 

 

* Liquidation des stocks avant fermeture, Rougerie éditeur, 13 euros.

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