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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Angélica Liddell : Manifeste pour une humanité perdue

Publié le 2 Décembre 2013 par ruraledeprose

Etrange onirique réquisitoire contre le mimétisme de nos sociétés, à l’Odéon avec Le Syndrome de Wendy, texte et mise en scène de Angélica Liddell. Un spectacle sur l’écorchement face à la barbarie qui est imposé à l’être humain comme une camisole de force dès sa naissance avec ce regard lucide qui interroge sur le fait de savoir s’il faut attendre la mort, sa mort intime un jour, ou bien en finir sur le champ, se laver définitivement des scories culturelles, identitaires, des coutumes et us, s’extraire définitivement de l’utérus matrimonial, des conventions dictatoriales de la famille.. Ce long réquisitoire passe par épreuves, de l’absence des autres, portés en terre, revenus à la matière primordiale, du profond désir de transgresser l’absence par le plaisir brut lui-même une petite mort à nouveau résurrectionnelle par le plaisir à nouveau, la jouissance pour elle-même, par l’éructation verbale, l’impuissance castrale conduisant au vomi du monde et de soi-même. Un combat implacable entre laideur et beauté, mal et bien, damier improbable, long balancier d’horloge qui ne peut peser le poids de la tragédie désespérée ni celui de l’espoir tragique d’une vie, écartelement entre le sentiment de salissures imposées par la marche du monde et l’aspiration à une fraction de seconde de bonheur. Sur scène, une tombe, des lamentations, des fragments de théâtre No, un orchestre qui enchaine des valses comme des perles d’instants immaculés où le temps s’arrête aux portes de l’enfer, une tentative d’espace vierge qui renvoie pourtant au formatage idéologique, au mimétisme congénital qui font des gens des reproductions, des décalcomanies. Puis, dans un silence glacial, une femme-enfant livre une logorrhée époustouflante de clarté, sorte de révolution permanente du verbe pour se tenir debout à la fois sous l’averse des slogans, la prétention d’une quelconque utilité sociale de l’être, un discours strident qui fracasse l’aspiration à l’âme, vous pétrifie d’une certitude angoissante d’absence de devenir. Et dans ce champ immense qui désigne la vie comme une grande salope pourrie, quelques éclairs d’amour, un indicible besoin d’amour. Ne serions-nous au final qu’un sexe ébouriffé, coincé entre ciel et terre, un rêve élégiaque à la fange où enfin, couvert de toutes les boues de l’humanité, de toutes les contritions, notre vérité nue serait reposée, enfin reposée ? Angélica Liddell offre au public une catharsis majeure, un miroir où celui-ci peut mesurer l’ampleur d’un désastre humanitaire mais aussi appréhender une certitude à la fois monstrueuse et sublime : avant que la peau ne quitte les os, avant que le couteau du regard d’autrui ne vous pénètre insatiable de dépecer son double, il est peut-être quelque part en chacun cette part du manque de tendre qui tient en éveil et ,tout compte fait sur l’ardoise d’une existence en ébullition, d’envie de vivre à en mourir, de voir perdurer une enfance volée, de restituer une innocence piétinée… Todo el cielo sobre la tierra est un manifeste pour la vie, la contradiction de la contradiction de vivre exprimée avec fougue et colère, avec une infinie tendresse nihiliste et salvatrice. Bien sûr, quelques spectateurs –tortionnaires avérés ou en puissance- quittèrent la salle pour cette dernière à Paris au théâtre de l’Odéon, mais l’ovation du public, au final dépouillé, aura souligné la force de cette conférence-spectacle par une artiste de grande beauté intérieure. Patrick Pérez Sécheret Ce spectacle prend à présent le chemin de la Belgique et de l’Allemagne. A ne pas manquer.

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