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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Cher Jean Ferrat,

Publié le 13 Mars 2015 par ruraledeprose

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Je pense à toi souvent en fin d’automne. Une fragrance de châtaigne sans doute, l’instant d’une odeur d’un café chaud place d’Antraigues en ta compagnie voici long de temps en 1989, pour une préface que tu consentis à écrire pour mon livre à paraître « L’Ardèche brûle à torrents », toi qui refusait ce genre d’exercice dont tu avais horreur.

Ou bien encore un verre de blanc sur la terrasse de ta maison parmi les fleurs, le râle bleu du torrent en contrebas… Des images furtives de rencontres, d’entretiens où ma folle timidité parvenait à sourire et à ne pas balbutier ses questions…  La presse parle de toi ce matin, L’Humanité surtout. Tes amis parlent de toi, des produits qu’ils préparent pour ce 5e anniversaire de ta mort. Je me souviens. La place d’Antraigues était pleine comme un œuf sous un ciel bleu éclatant de soleil et dans une dignité immense. Pour la première fois, la télévision retransmit intégralement les obsèques d’un artiste qui se voulait un simple chansonnier et en direct !

Moments d’amitié aussi maintes fois renouvelée par tes petits mots postés, remerciant d’un envoi de livre paru. Ton goût pour la poésie était exigeant et je suis heureux de ne t’avoir jamais déçu en ce domaine. Tu m’as fait l’un des plus beaux présents du monde, sans m’en prévenir d’ailleurs, lors d’un banquet républicain en 1998 où, à la tribune tricolore, tu t’adressais aux convives réunis pour la fraternité : « Chers Amis, je ne vais pas vous chanter une chanson, il y a longtemps que je ne le fais plus en public. Je voudrais vous dire une poignée de poèmes d’un poète d’ici qui chante l’Ardèche, l’amour, les saisons,  d’une façon que j’aime… ».

Et, d’une belle voix grave et légère tu déposas aux oreilles attentives de chacune et chacun des morceaux de ma poésie, puisés dans trois livres parus presque sous le manteau…  J’avais les larmes aux yeux de bonheur. Libération a rendu compte de cette lecture sur une pleine page. Je me suis dit alors : « Ils auraient pu citer mon nom. ». Vanité. Les poètes sont dans l’ombre. Comme disait Jean L’Anselme, « Pourquoi les poètes ne sont pas connus ? Parce qu’ils ne passent pas à la télévision. Pourquoi ne passent-ils pas à la télévision ? Parce qu’ils ne sont pas connus. »

Je pourrais nous remémorer d’autres rencontres, celle de l’interview pour Art-Sud Méditerranée, avec mon ami Salvatore Lombardo. Nous prenions la route depuis le Var pour te retrouver à Antraigues vers 11 heures. Il faisait froid et une grève des camionneurs bloquait les routes. Nous sommes pourtant arrivés à l’heure et dans la neige ! Tu étais devant l’entrée de ta maison sur la petite route, en chemise gris perle, sourire à la moustache. L’entretien terminé dans ton bureau encombré de livres, après quelques photographies que je pris de toi, tu proposas un verre d’amitié « avec quelqu’un qui t’apprécie beaucoup ». Nous sommes descendus par un escalier étroit pour retrouver Colette et Hélène Baissade que tu avais prévenu de ma présence. Je garde à l’oreille tes mots simples à l’égard de ma poésie et le goût frais et fruité du Chardonnay à la bouche.

Autre moment, celui de l’entretien pour Place au(x) Sens, journal littéraire. J’appris beaucoup sur ton regard sur la poésie, sur ta façon de composer, ta lenteur d’orfèvre. Je t’ai dit aimer tes poèmes : Mourir au soleil, J’ai froid. Tu répondis : « Oui, c’était bien venu ». Il faut que les choses viennent.

Voilà ce qui me vient à l’esprit aujourd’hui 13 mars. Tu manques à beaucoup de monde. Je ne sais pas si tu me manques. Je crois que parfois on se parle quand je marche dans nos collines cévenoles ou c’est juste la burle qui fait comme si. Le temps ne passe pas.

Ce jour a au moins le mérite de me faire parler un peu de toi, de moi, de me rappeler à l’ordre d’une promesse ou d’une idée d’écrire un quelque chose sur nos instants volés. J’ai commencé cela voici quelques années, un petit livre qui sera une promenade dans le temps et la poésie, le sens de la vie, nos rencontres éphémérides. Il me faudra m’y remettre un jour c’est promis.

Cher Jean, ne me trouve ni nostalgique ni présomptueux de cette missive, d’autres se chargent volontiers de ces qualités. Je voulais simplement te faire un signe d’amitié.

 

Patrick

 

Copyright 13 mars 2015 – photographie patrick pérez sécheret.

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