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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

l'humanité nue reste espagnole

Publié le 26 Novembre 2009 par ruraledeprose in actualité lecture de l'auteur

Dix fois, au moins, je me suis pris à refermer ce livre : je n’irai pas au bout, trop lourd, trop dense, l’action au passé du présent une immense toile d’araignée, d’embrouilles. Puis, je reprenais la lecture quelques jours après. Je replongeais dans une saga incroyable, dans ces histoires des familles brisées par la guerre des Espagnes, les coups de fusil des idéologies. Salaud ou non, le peuple défilait sous mes yeux, pleurait sa couardise, hurlait de courage, déifiait une ruine, un champ de bataille au bout d’une Europe qui plongerait elle-même dans le fer et le sang et les larmes et les camps. L’écriture de Grandes immensément précise, bien ajustée, les dialogues réalistes, les digressions philosophiques, les couleurs, tout, tout me hâpait et me repoussait dans cette histoire des espagnols et de leur République, la beauté tragique et cruelle des circonstances, ces orées de simplicité où des êtres pantins sont agités par des ficelles qui leur échappent dans un jeu sordide du malheur et du cahot. Chaque personnage est attachant, brut d’une vérité qui lui colle à la peau et glisse à la nuit dans une fuite de bon sens, un sens de survie. Deux regards sur ce pays s’entrechoquent, explicitant une mosaïque, une nation de fractions, de frinctions, tenace, fière, rebelle, soumise. La République fut un immense shake-up, un amalgame de visées, d’appréhension du réel et de l’avenir, un caméléon, un chantier de possibles contre l’immobilité religieuse, une grandeur effondrée dans l’oeuf, l’essai, l’esquisse. Personne n’avait la clef, on enfonça donc la porte à coup de crosse. Le généreux devint servile, le peureux prit d’assaut une ligne et les femmes, les femmes supportèrent avec dicernement l’issue, les reptilations de l’amour. On ne parle pas d’un livre-fleuve tel que celui-ci sans affection, sans partager l’amour qui suinte des personnages défaits, confus, rompus par une dialectique infernale où chacun écrit sa propre légende, sa propre histoire, justifie ses choix, sa fidélité ou sa trahison selon ce qu’il en fut réellement. Coeur glacé est à la hauteur des faits et de l’humanité broyée par la charge mécanique, humanité nue dans ces vies croisées qui nous raccommodent avec l’histoire des humbles, avec l’histoire sans majuscule mais en toute dignité.

 

Le Coeur glacé, roman de  Almudena Grandes, Edition JC Lattès

 

 

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