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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Le Centre culturel Nâzim Hikmet saccagé par la police à Ankara

Publié le 6 Juin 2013 par ruraledeprose

Je suis arrivé à Ankara samedi soir 1er juin pour participer au Centre Culturel Nâzim Hikmet à une lecture en hommage au poète et suite à la parution en turc de mes poèmes dédiés à Abidine Dino dans la revue littéraire « Des Mots » et pour conférence sur le thème : « La poésie relie les peuples en fraternité » en duo avec l’universitaire Ali Demir. Partout des manifestations, rassemblements de protestation contre le Premier ministre, devenu vraiment une « tête de turc », contre sa volonté d’imposer un mode de vie à la population en rupture avec la laïcité et donc l’histoire de cette jeune nation (islamisation de la société et de l’ensemble des services publics : salle de prière dans les facs et cours de théologie islamique, voile autorisé, alccol introuvable dans les grandes surfaces, medias muselés...). La soirée programmée au centre est annulée (chants à partir de poèmes de Hikmet) pour raisons de sécurité.

 

Dimanche idem. Nous visitons avec les amis turcs le Centre culturel en fin d’après midi. Premières répressions policières à quelques pas du centre où nous nous trouvons. Des étudiants de la faculté de médecine donnent les premiers soins aux victimes des gaz lacrimogènes. L’odeur nous parvient des rues voisines. Nous allons voir sur place. Les manifestants sont en majorité des jeunes, sans banderole, quelques drapeaux turcs et des slogans récurrents : Erdogan va-t-en, Non au fascisme. Des hélicoptères au-dessus. On se replie. Des masques et des citrons nous sont distribués contre les gaz. Pas de panique et plutôt de la bonne humeur. Premiers gaz lâchés d’hélico et tirs de balles en caoutchouc, jets d’eaux de la police sur les rassemblements pacifiques. Entendu un jeune turc dire : « j’ai des examens mais pour moi la patrie c’est plus important que tout ». Cela résume l’état d’esprit d’une jeunesse qui ne veut pas d’une société et d’un état religieux. Une jeune femme scande : « Notre boisson nationale c’est les gazs, merci Erdogan ».

 

La rue est cependant tenue, personne ne bouge à part les plus incommodés. On sera obligé de marcher longtemps à pieds pour rentrer car bus et métro publics sont suspendus. Seule une armada de bus et taxis privés sont mobilisés dans les rues à tarifs prohibitifs. L’autorité veut dissuader. Nous suivrons la suite des choses à la télé et au téléphone. Les chaines privées hors Etat sont les plus regardées car elles donnent des infos en live comme on dit. De la place Taksim à Ankara, 90 villes sont dans le mouvement y compris celle d’où le Premier ministre est originaire ! Il y aura 1700 arrestations pour nombre traduit en garde-à-vue. Pour ma part, impossible de joindre Paris sur mon portable, connexion impossible sur mes mails et Face-Book. Je ne peux que passer des textos en temps réel pour informer mes amis en France de la situation.

 

Lundi matin, nous apprenons que le centre culturel Hikmet a été gazé, évacué et vandalisé par les policiers dans la nuit. Voilà comment pour ce gouvernement on aime la poésie, la culture : les mots lui font peur, la poésie lui paraît contagieuse de solidarité et de fraternité. Quand il entend le mot poésie ou culture, le gouvernement sort sa police et saccage ! Je suis scandalisé. Ce centre est modeste, associatif, soutenu, il est vrai, par le parti communiste turc et d’autres progressistes, mais bon, ce n’est pas un repère de voyous ! On prend des infos auprès d’amis. On va converger dans l’après-midi vers le centre ville pour manifester à nouveau et protester contre les violences policières (200 arrestations). La soirée lecture de lundi soir est donc annulée même si on envisage un moment une prise de parole de ma part (lecture d’un poème et mot de solidarité). Des tweet circulent menaçant de faire sauter le mausolée de Mustafa Kemal-Ataturk !  Place Taksim à Istanbul beaucoup de monde aussi... Nous décidons d’aller vers le centre ville et nous croisons les étudiants qui en reviennent n’ayant pu passer les barrages. Nous ne passerons guère mieux et renoncerons sur conseil d’amis du parti. On entend dans les rues voisinesles tirs et l’odeur âcre se diffuse avec un vent fort qui souffle depuis deux jours sur Ankara. Je crache mes poumons, les yeux me piquent. En soirée, tous les quartiers d’Ankara manifestent quelque peu leur solidarité avec le mouvement, aux fenêtres, dans les rues, on chante, on joue de la musique. Les forces de police ont été renforcées et investissent les rues, arrosent même les immeubles. Des petits blindés venus en renfort sur lequels se tient un policier armé qui tire au fil des rues sur les gens qui courent... La fumée, l’eau, les balles... J’avoue que j’ai eu peur devant cette force brutale, les matraquages, etc. Demain je pars pour Paris, ici ce sera la grève générale à l’appel des syndicats ouvriers. Vivre ce beau printemps turc était assez exceptionnel pour moi. En profondeur et massivement, les gens expriment une volonté de libertés, de laïcité en Turquie, transcendant les partis politiques. L’essentiel à présent est de résister au nouveau sultan, à sa volonté d’aller jusqu’au bout dans la privatisation religieuse de la société turque jusqu’au sein des familles elles-mêmes. Notre solidarité envers le peuple turc éclairé doit être sans faille. D’une lecture et conférence de poésie annulées à l’engagement aux côtés de mes amis turcs je constate que la poésie de Nâzim, la culture en général, ne sont pas la tasse de thé du gouvernement. Je vais témoigner modestement de ce que j’ai vécu. Je remercie les amis et camarades qui m’ont accueilli. Nous lirons de la poésie une autre fois, ici ou là, passim... « comme les arbres d’une forêt », écrivait Nâzim.

 

 

Patrick Pérez Sécheret

(1er-4 juin 2013, Ankara)

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