Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Pourquoi avons-nous besoin de culture?

Publié le 26 Novembre 2013 par ruraledeprose

Poser la question est déjà réducteur : toutes les formes d’expression humaine concourent à l’épanouissement de chaque individu, à ses relations avec autrui et constituent une part indispensable à la conscience humaine. Exprimer par la représentation artistique ses rêves ou la perception des réalités sociales, dans l’espace et dans le temps, est à la fois donner à voir aux autres, partager avec eux, échanger émotion et impressions, et à la fois s’inscrire dans l’histoire de l’humanité, ce que l’on en sait, pour se projeter dans l’avenir, répondre à des peurs et à des espérances. L’expression culturelle n’est donc en rien un supplément d’âme, quelque chose de superflu qui devrait s’effacer devant les contingences des crises sociales et économiques. Chacune et chacun a besoin de culture comme de pain. On ne peut résumer l’être humain a un tube digestif et à cette seule réponse à ses besoins et, surtout, surtout, dans les périodes récessives et d’accentuation des précarités et des exclusions, les périodes de repliement identitaire ou communautaire qui ne conduisent qu’à désigner des boucs émissaires des malheurs subis –la faute à l’autre, à celui qui est différent, périodes grosses de recul d’ailleurs des moyens publics au service de la culture accessible au plus grands nombre. La culture permet d’appréhender le monde, son actualité, d’un point de vue d’acteur, de citoyen participant à sa marche au cœur de l’organisation des Cités, des Nations. Toute réduction du fait culturel accentue le recul du débat d’idées, prive de perspectives sur toute transformation des sociétés dans le sens du progrès social et de l’épanouissement des individus, propageant ainsi l’idée de fatalité, de non recours possible à l’amélioration de la condition humaine. Le besoin de culture n’est pas inné c’est un processus qui commence à l’aube de la vie de chacune et chacun d’entre nous dès lors que nous sommes entourés de mots qu’il nous faudra comprendre, assimiler, d’aide et de soutien qui nous feront grandir et nous socialiser. Sans ces apprentissages (langue, autonomie…) nous serions sauvages et incapables d’évolution, livrés aux cavernes sans possibilité d’évoluer qu’instinctivement tels des animaux. Sans culture, sans conscience humaine, il n’est pas d’humanité possible et sans réponse aux besoins humains dans tous les domaines vitaux, primordiaux, le sens de la vie, la raison de notre existence, de notre appartenance à la communauté humaine, à la longue chaine de l’évolution, ne seraient qu’un grand vide. L’évolution de notre cerveau est le produit d’une adaptation à l’environnement ayant conduit à un questionnement sur le pourquoi de celui-ci, sur la façon de faire pour le maîtriser, en contourner les embûches, pour survivre à la jungle primordiale et prédatrice. Les traductions de cette primordiale indication d’un monde hostile, où il faut survivre, donna sens à la vie elle-même, raison de vivre et de transmettre un savoir autant que l’interrogation elle-même sur le pourquoi nous étions vivants. L’homme exprima donc le besoin de tracer des signes sur les parois des grottes, de chasser en meute le gibier pour sa survie, de combattre ainsi des adversaires de la race animale, de s’assurer la nourriture suffisante pour demeurer en vie. On sait tout cela, de la cueillette à l’agriculture, du façonnage des silex à l’invention du feu et de la forge. Mais chaque fois que nous avons oublié d’où nous venons, nous sommes d’une certaine façon retourner aux cavernes, nous devenions capables d’holocaustes et de barbaries.

 

La culture est donc toujours le plus court chemin d’un homme à l’autre, le trait d’union entre l’inconnu et la fraternité, le nœud gordien de toutes solidarités, le chemin de nos libertés fondamentales. L’exercice de nos libertés est lié intrinsèquement à la culture : il n’est pas de droit, d’expression et d’opinion y compris, sans art, sans représentation de ce qui fut, de ce qui est, de ce qui vient. Un livre, une pièce de théâtre, une peinture disent mieux, plus loin, que des élucubrations de lieux communs –qui ont leur utilité sociale- disent davantage sur ce que nous sommes du passé et du présent, que la haine et la bêtise incultes se diffusant formatées et mortifères au nom du chacun pour soi. Il n’y a du chacun pour soi que des ruines, des idéologies froides. La culture permet de transcender l’effroi, la mort même, de porter haut la capacité de l’humanité à s’autodétruire et à se sauvegarder de ce crime atomique suprême. Se cultiver, créer, restent le socle essentiel de notre essence d’humain.

 

Qu’est-ce que la culture finalement sinon ces chemins où les êtres humains entrent en concert de beau, de fragile, d’imaginaire et de réalité, forgent ensemble un goût de vivre et de partager, un sentiment d’utilité civique ? Cette sainte émulation ne s’apparente en rien à une valeur marchande de la culture mais bien à sa valeur d’usage commun, à son rôle sociétal supérieur : vivre en hommes, ensemble, dans la diversité et le respect du rôle et de la mission de chacun au sein de la société, de la cité voire de son pâté de maisons, de son escalier ou de son jardinet… L’universalité est à ce prix : la liberté d’expression et d’opinion et le terreau culturel en est le meilleur semis, en permet seul des germinations plurielles, respectueuses de tout un chacun. Le reste est bien sûr une affaire de goût, de perceptibilité émotionnelle, de couleur, de forme. Il n’y a pas d’humanité sans culture, sans création de l’esprit. Sans culture, sans diversité de la culture, les ténèbres sont proches et toutes les ignominies contre la race humaine sont possibles.

 

 

Alors que faire pour que la culture (accès à des savoirs, production, diffusion..) soit un outil d’émancipation humaine ?

 

Il faut favoriser, encourager, soutenir la création sous toutes ses formes et sa diffusion. Cela s’entend favoriser l’accès aux pratiques artistiques pour le plus grand nombre dans tous les domaines et aux œuvres de création. Pour l’accès aux pratiques, le rôle de l’éducation nationale a été essentiel mais l’est de moins en moins pour ce qui relève du rôle de l’Etat. Les outils sont donc à priori essentiellement de l’initiative des collectivités locales et notamment des communes à partir de leurs compétences généralistes. Permettre et encourager les pratiques amateurs supposent des lieux dédiés et des moyens financiers non négligeables issus d’une volonté politique. On peut dire d’ailleurs que cet accès commence dans les centres de loisirs maternels et primaires, dans les crèches… dans la qualité du service public offert, les services rendus et les compétences des personnels. L’accès à la lecture, aux activités ludiques, souvent en présence des parents, en est un exemple probant. Puis, les structures dédiées, conservatoire ou école de danse, de musique, d’art plastique, viennent poursuivre l’accès aux pratiques. Des tarifs adaptés, en-deca du coût réel supporté pour la collectivité, avec des coefficients familiaux, participent à s’adresser à tous et à permettre à tous une pratique en dehors de l’école. Les théâtres, les cinémas, les galeries de peinture, diverses animations annexes enrichissent cet horizon de découvertes de l’esprit, de cultures différentes.

 

L’exemple de Vitry-sur-Seine : des décennies de pratiques culturelles

 

La Ville de Vitry répond à ces critères d’accès depuis fort longtemps avec des pratiques et des partenariats durables. La nouvelle construction des Ecoles Municipales Artistiques regroupant la danse, la musique et les arts plastiques est un exemple de l’élargissement d’accès à la culture tant par les conditions d’encadrement que celles d’accueil des élèves. La galerie municipale d’art, lieu permanent d’exposition, alterne la présentation des lauréats du prix international de peinture, Novembre à Vitry et des artistes peu connus mais confirmés. Le théâtre Jean-Vilar, depuis 40 ans, a poursuivi un travail de découvertes en accueillant des créations en résidence, des spectacles très diversifiés, toutes les formes scéniques d’expression, en permettant la confrontation de cultures avec nombre de pays et leurs créateurs, en développant un réseau d’abonnés et d’amis du théâtre qui participe activement à la vie de ce service public. Le Studio-Théâtre, soutenu par la Ville, reste un laboratoire d’expression théâtrale en lien avec la population et les associations locales. Les 3 cinémas Robespierre jouent un rôle particulier en ce sens qu’ils diffusent non seulement des films en exclusivité comme à Paris mais aussi des cycles thématiques en lien avec la diversité culturelle locale, des initiatives en direction de la jeunesse. La salle des musiques actuelles, le SUB, donne accès à des artistes de toutes disciplines. Il faudrait y ajouter des rendez-vous tel les fêtes du lilas où des scènes permettent à des publics de toutes générations d’avoir accès à des spectacles de qualité, variété comprise. Bien évidemment, ces exemples ne résument pas la politique culturelle de la ville de Vitry-sur-Seine. Le musée d’art contemporain, le MAC/VAL, ne s’est pas installé par hasard dans la commune mais fut une conséquence naturelle si je puis dire d’une pratique du 1% culturel, de l’art monumental artistique dans l’espace public depuis le début des années soixante, pratique accueillant à ce jour plus de 130 sculptures dans le domaine public. Ni un hasard si l’ancienne briqueterie de Gournay est transformée aujourd’hui en Centre de développement chorégraphique, donnant un lieu permanent de la danse issu de la biennale de la danse initiée par Michel Caserta. Non hasard non plus si Vitry est reconnue aujourd’hui comme la ville du Street Art en France…

 

Oui, la culture, ses lieux, ses pratiques, ses publics, reflètent l’état du monde, du local au mondial, une manière de voir l’avenir, de construire de l’intelligence, du lien social entre les gens, de partager l’essentiel comme du pain car les nourritures spirituelles et terrestres sont indissociables, indispensables à notre état d’humain sous peine de déficit grave dans le rapport aux autres, nos différents, et la porte ouverte aux dérives sectaires, racistes, incultes qui mènent aux désastres.

 

Patrick Pérez Sécheret

Poète-écrivain

26 novembre 2013

Commenter cet article