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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

De l'inconscient collectif des peuples...

 

La réflexion engagée dans la revue Place au[x] Sens*, voici quelques années, autour du concept de nation et d’universalisme se poursuit ici dans ces lignes non exhaustives à propos du titre et s’inscrit dans une démarche de compréhension et d’approche à partir de quelques ouvrages notamment d’auteurs allemands. Il s’agit d’éclairer le concept d’inconscient collectif, le comportement d’intellectuels, d’écrivains dans et face à l’histoire de leur pays, la France et l’Allemagne, l’histoire mêlée de deux capitales du monde, Berlin et Paris. Les intellectuels allemands et français plus que d’autres, aux 19 et 20e siècles, ont connu, vécu, fomenté des relations d’affection et de rejet à la hauteur d’une prétention réciproque à représenter la civilisation, la culture. La commodité d’une référence à la Révolution française a brouillé les cartes et la constitution des deux Etats-Nations semble pourtant cependant éclairer sur les causes et les conséquences des conflits qui opposèrent les deux pays et leur peuple.

L’Etat historique, politique et juridique récent du Reich, par exemple, résulte de données objectives qui le constitue : un territoire délimité aux pouvoirs morcelés, qui établit un champ de compétences sur des populations ayant un certain nombre d’affinités issues de pratiques diverses (langue, religion, coutumes, traditions culinaires…) conférant un mode de vie commun et l’organisation politique qui donne enfin l’autorité et applique le droit à tous. L’Etat allemand ne sera l’expression de la souveraineté du peuple-nation que dès lors qu’il renoncera à sa pure fonction militaire et quand le chef légitime sera confirmé par le cadre légal de l’élection, par une délégation de pouvoir du peuple. Ce qui ne veut pas dire que l’Etat renonce à une fonction de défense nationale, de protection du peuple et de la nation, d’expansion économique, lui ouvrant des marchés sur de nouveaux territoires.

            L’émulation entre des territoires proches, la France et l’Allemagne en l’occurrence, des tribus, des peuplades puis des peuples, des nations, des empires, n’aurait été souvent qu’une fuite en avant pour résoudre provisoirement des crises internes, fédérer une population autour de valeurs communes partagées, de défense et donc de peur, de besoins d’expansion géographique, de conquête et de soumission de la menace. S’ouvrir des marchés, des débouchés est depuis l’Antiquité un levier de pouvoir et de soumission de peuples. Cette fuite logique en avant ne tend pas bien sûr à répondre à la question du partage du pouvoir et des richesses mais à perpétuer un pouvoir (impérial, royal, présidentiel) et à ne pas tarir la source de ce pouvoir ni ses émoluments. Même dans la défaite, la classe dirigeante et dominante substitue un ordre à l’ordre, une nouvelle caste qui garantit le pouvoir (les anciens collabos à la Libération en France, les fonctionnaires nazis maintenus en fonction après 1945…).

            Le 1er Reich allemand est créé pendant la Commune de Paris. La fondation du Reich allemand naît sur un « moins disant universel » en rapport à la Révolution française auréolée de ces principes qui feront le tour du monde mais empliront aussi des fosses de l’histoire commune par des massacres. Le 1er Reich naît à Versailles le 18 janvier 1871. Guillaume est alors proclamé Empereur d’Allemagne dans la galerie des glaces du château. A Berlin, quelques jours plus tard, la municipalité lui adresse obéissance et s’érige en vraie capitale. L’Allemagne n’existe pas encore dans toutes les têtes et l’Hôtel de Ville rouge tout neuf de Berlin apparaît comme la reconnaissance d’une nation en gestation. Celui de Paris sera en flammes le 24 mai de la même année et la Commune de Paris s’achèvera dans le sang le 29 mai.

            La rénovation urbaine des deux capitales répond bien à la stratégie du maintien de l’ordre politique, à la nécessité de mieux mater les révoltes à venir, pour éviter la construction de barricades dans des ruelles trop étroites où la troupe a du mal à pénétrer. Peu avant la guerre de 1870, dans les deux capitales ont construit des immeubles, des « maisons-casernes », un grand nombre de logements étroits pour un prolétariat grandissant  avec l’industrie et montant des campagnes. A Berlin, le terme correspondant est d’ailleurs Mietskaserne. La lutte apparente contre les taudis et la paupérisation fait la fortune des promoteurs et des constructeurs de l’époque qui logent un maximum d’ouvriers dans un minimum d’espace aux commodités communes et réduites.

L’expérience de la Commune de Paris est regardée avec attention et inquiétude par le Reich qui craint une propagation à Berlin. Bismarck mettra alors en place un appareil policier à la hauteur de l’enjeu. A l’instar de l’ordre moral, institué sur les cadavres de 30 000 communards ou supposés l’être, au nom du sabre et du goupillon, Berlin considère que les adversaires de l’Etat allemand sont les ennemis du trône et de l’autel. Le nouveau Reich conforte la divise de l’armée prussienne Gott mit uns !

            En deux siècles, l’évolution parallèle, l’émulation urbaine et le rayonnement mondial des deux capitales sont cependant évidents. La concurrence pour une suprématie idéologique en Europe passe par l’intelligentsia et se conjuguera d’ailleurs sur le plan des arts, des lettres, de la création en général, mais elle n’assure pas une suprématie économique et monétaire pour autant, elle en devient un alibi, un vecteur de propagande et même devient parfois venin craché. En 1919, les vaincus de la Grande Guerre sont conviés au château de Versailles, lieu même où le Reich fut fondé afin de boire le calice de leur défaite.

En 1940, la défaite française est consommée dans un wagon dans l’humiliation à Compiègne. L’histoire repasse les plats entre les deux capitales et les rancunes. En 1945, pourtant, l’Etat-nation allemand est jeune et insignifiant au regard du millénaire de son peuple et en ruines, marqué à tout jamais du génocide nazi. Et c’est dans le millénaire qui précède la capitulation nazie qu’il faut puiser les sources de la culture et de l’âme allemandes et comprendre le rôle de Berlin dans l’histoire de cet Etat et de l’Europe.

            Chaque nouvelle vague d’urbanisme, cela est aussi vrai pour Paris (mais qui n’a pas été détruit) correspond à un moment d’essor et de développement du pays. Il y faut alors un rayonnement culturel, spirituel, au-delà de la frontière dans un contexte où l’expansion territoriale armée contre ses voisins ne fait plus recette, si l’on excepte les colonies. Paris et Berlin expliquent en elles-mêmes, dans leur histoire, leurs pierres, pour une large part les raisons conduisant à deux guerres mondiales. Par elles ont transité tous les mouvements d’idées, toutes les expressions de l’art dégénéré ou nouveau, toutes les contradictions entre la survie du pouvoir des classes possédantes et l’irruption d’une volonté populaire d’émancipation de l’oppression des travailleurs et donc aussi une tragédie génocidaire contre les Juifs d’Europe. Constamment, les courants d’idée se sont opposés dans ces deux capitales et les deux pays et certains ont cru bon de faire l’union contre l’autre ville au nom de la civilisation, de la culture universelle. Les nazis, leur idéologie de mort n’est-elle pas aussi une conséquence de cette opposition historique et culturelle ? Artistes, intellectuels, philosophes, savants, écrivains, se sont jetés à la tête des noms d’oiseaux puis des balles avant de se retrouver face au drame, à la guerre, à une tragédie.

L’inconscience collective des peuples nous semble pour une bonne part partagée, partageable à moins que de ne pas saisir la dialectique de l’histoire et la pensée humaine dans celle-ci sous le rouleau compresseur des mœurs, de la propagande des classes dominantes qui ont toujours conduit au nom du pouvoir les peuples à l’affrontement. Le théâtre des opérations change mais le reste ? Quand la Nation française fera-t-elle l’examen lucide de son inconscient collectif qui porta tout un peuple ou presque à accepter des lois anti-juives que les nazis n’avaient pas songé à imposer dans l’hexagone ? Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, livrés, parqués, gardés puis poussés par les gendarmes dans des wagons vers les camps de la Mort.

Des pages allemandes pour comprendre le nazisme ?

Ce texte tente d’éclairer, à partir d’un survol de l’histoire (1870-1945) et des relents récurrents sur l’inconscient collectif, sur la démarche comportementale de certains écrivains dans l’histoire allemande. Avec Considérations d’un apolitique, de Thomas Mann, et Histoire d’un Allemand, de Sébastien Haffner, mais aussi les Fondements historiques du national-socialisme d’Ernst Nolte, il entend rafraîchir la mémoire et contrer ceux qui s’épuisent sur Heideger à justifier l’origine du mal total : la non pensée au service de l’ordre nouveau vieux comme le monde. Il est utile de compenser la détresse intellectuelle par un peu d’espoir. Si rien n’est parfait rien n’est immuable ou pré-écrit. Il suffira de relire Le Collaborateur et autres nouvelles de Louis Aragon. Rien n’oblige l’être à se dissoudre dans la panoplie de la terreur, de se renoncer sur l’autel de l’éphémère pouvoir mortifère de domination de l’autre ou il puise inexorablement sa propre défaite, le propre anéantissement de son humanité.

Comment y vient-on ? Ce qui relie Haffner, Mann est bel et bien une nation et l’espoir placé dans ce processus d’organisation idéologique d’un territoire circoncis et provisoire, ses institutions apposées à tout un peuple. La nation est une conséquence historique mais son assise est sur une géographie déterminée. Les frontières auraient pu être ici ou là mais le projet tend vers l’avenir, une cause commune, un consensus de valeurs, disons morales. La nation appelle un processus empirique qui n’annihile pas l’ancien, l’avant, ses origines dispersées mais les absorbe dans une rédemption sacralisée comme l’on tue dans l’œuf toute velléité de différence, de marges. Et celle-ci naît dans une unicité intellectuelle politique qui soumet aux vertus de la démocratie une universalité traduite en république des sentiments de l’égalité.

            Les dégâts collatéraux importent peu et il faut forcer l’histoire, ouvrir de nouveaux marchés, des débouchés, d’autres rapports marchands, augmenter la force monétaire, concentrer les productions et asseoir pour cela des institutions nouvelles fédérant les valeurs d’usage pour les contraindre à celles d’une économie de marché. Le sens de l’histoire globale qui impose des règles démocratiques, une organisation nouvelle de l’Etat unifiant toutes les couches sociales dans une sorte de protection aléatoire à la même antienne autour de valeurs, d’un drapeau, d’un territoire. Mann prêche entre les deux guerres mondiales pour un gâchis du précédent mode de vie, du préexistant à la nation allemande nouvellement fondée. La culture, les idées qui dominent ne naissent pas sur le désert ni sur le fumier dans les fermes.

Mann écrit : « Nous n’avions pas soupçonné que sous le couvert de paisibles rapports internationaux dans le vaste monde de Dieu, la haine, l’inextinguible haine à notre égard de la démocratie politique, du règne du rhéteur bourgeois de 1789, du républicain franc-maçon, accomplissait son œuvre maudite contre nous, contre notre système gouvernemental, contre notre militarisme moral, contre l’esprit d’ordre, d’autorité et de devoir ». Terrible aveu, terrible réalisme. Réaliser les idées à travers des luttes et des crises « quelle noble folie ». Mann ne croit pas alors à la politisation de l’esprit car pour lui cette philosophie, ce mode de pensée l’action « base de la société et de l’Etat, élémentaire et fondamentale, fondement de l’éthique nationale » suppose le respect de l’esprit.

            Seulement alors il y a de mauvaises frontières et l’universelle valeur supplante les plans des états-majors militaires (1914-1918). En Europe, le préjugé antisémite du Moyen-Age aux Lumières, n’a pas décliné. Le nationalisme allemand est fécondé de religieux, l’aboutissement de la suprématie de l’église réformée. La guerre de 1914 vit s’effondrer ce pouvoir créant un profond traumatisme identitaire. L’Allemagne se trouvait exclus de l’Europe civilisée, judéo-chrétienne, au purgatoire de la pensée universelle qui oubliait très vite l’affaire Dreyfus et le port de la Rouelle (étoile jaune) imposée aux Juifs de France par le bon roi St-Louis, qui selon l’historiographie arabe ne saurait pas mort de la peste mais converti à l’Islam…

            Les « barbares » étaient vaincus, défaits. Mann, bourgeois, n’est pas absout dès lors du fonds des idées dominantes de l’époque et de la quête d’une issue idéologique à cet enfermement. Son héros germanique est féru de beaux-arts, de philosophie, de recherche d’un modèle de démocratie qui ne saurait se décider dans la rue. Weimar est passée par là. On pense sur des cénotaphes, dans l’humiliation. Mann ressent la civilisation, les valeurs d’universalité comme un désarroi de l’âme et d’une négation de l’authenticité germanique. Il pense nation où il n’y a que régionalisme formel, conglomérat et provinces soumises au tribut de l’effort des vainqueurs à reconstruire la Paix. Saisir cette humiliation est comprendre le sentiment national allemand que Mann aspire de ses vœux. Il ne voit une reconstitution plausible que dans un nationalisme débarrassé du sentiment d’infériorité. « La République sociale démocratique et universelle » se révèle en bout de course une faillite sociale que confirme d’ailleurs la suite des événements. La démocratie mondiale, l’impérium de la civilisation, la société humaine pourraient avoir un caractère plus ou moins latin ou anglo-saxon –l’esprit allemand s’y dissoudrait et y disparaîtrait, il serait anéanti, il cesserait d’exister ».

En route pour le progrès à marche forcée, l’Allemagne de Mann place l’écrivain devant l’histoire du progrès. Il considère que l’impérialisme de la civilisation est la dernière forme de la pensée d’union romaine contre laquelle l’Allemagne proteste. L’Entente cordiale est d’abord antiallemande, une négation de la littérature allemande : c’est une vérité pratique. Les « barbares » se convertissent à la civilisation par défaut et leurs littérateurs souscrivent. Dès lors, ils sont défaits en terme de nation. « Le littérateur allemand souhaite la défaite allemande à cause de sa signification spirituelle, des conséquences spirituelles qu’elle entraînerait pour l’Allemagne et l’Europe ».

 

La défaite de 1870 conduit la France à l’instauration d’une République par défaut. La défaite allemande de 1918 scelle une débâche matérielle et morale « preuve que l’Allemagne a vécu dans le mensonge et la barbarie au lieu de vivre dans la vérité et selon l’esprit ». Pour verser le sang, il y a toujours des ténors de la bonne cause pouvant conduire jusqu’aux invasions démocratiques « au nom de l’amour résolu de l’humanité ». Mann résume l’évolution imposée à l’Allemagne par la défaite. Elle était passée de l’époque bourgeoise de son histoire, succédant à l’âge religieux et chevaleresque, et ce fut d’abord une époque culturelle forte et non politique, nationale-culturelle. L’Allemagne négligea le lien entre monarchie politique et bourgeoisie. Elle ne se dota pas d’un Etat national mais le « bourgeoisisme » n’en épousa pas moins une culture humaniste. Le combat contre le « démocratisme » occidental (1914-1918) pouvait-il rendre démocrates ceux qui se regroupaient derrière les sentiments nationaux ? La démocratie alors perçue comme un radicalisme cosmopolite ?

Mann décortique ces sentiments qui nomment l’apolitisme et l’a-révolution des Schopenhauer, Wagner et Nietzche. « En 1914, la civilisation déclarée entre en campagne contre le militarisme. Or, celui-ci n’était presque rien d’autre que la situation moderne, l’existence menacée et extrêmement tendue, dans des frontières incertaines. Cette émotion devant le tragique destin historique de l’Allemagne était anti-spirituelle au sens où l’entend le littérateur de la civilisation. Je crois qu’elle était humaine et poétique et jamais je n’en rougirai ».

            Thomas Mann choisira l’exil contre le national-socialisme nazi. Il avance que la démocratisation forcée de l’Allemagne par la défaite engendre non pas un « niveau moral supérieur par la démocratie mais une rupture sémantique, une corruption de l’esprit allemand par le pouvoir politique. Mais si en politique il s’agit de rendre la vie supportable au plus grand nombre possible, ce plus grand nombre possible peut aussi décider ce qu’il entend par une vie supportable ». L’après-guerre, pour Mann, est un pronostic funeste du désordre organisé par la démocratie, son impuissance. En se hissant par et dans la défaite, l’Allemagne entre enfin dans le champ politique et le poussera à l’extrême de l’entendement mécaniste qui fera le lit du nazisme par défaut d’une suprématie du culturel et de la liberté de pensée. Considérations d’un apolitique renferme d’excellents propos sur l’art, la philosophie, la littérature. Mann est un bourgeois éclairé qui pense avec Goethe « que l’homme d’action est toujours sans conscience. Nul n’a de conscience, sauf l’observateur ».

            Les écrivains français et les « bêtes puantes allemandes ».

            Il faut lire avec attention les lignes écrites à l’attention de Romain Rolland qui défend à l’époque « les mains pures de la France et d’un cœur innocent », qui risque sa vie par amour de la justice divine ! Affirmer que l’Allemagne manque de conscience c’est oublier d’un trait de plume l’affaire Dreyfus. La France se déculpabilise, vante son coq contre « les bêtes puantes allemandes ». Les idoles des uns sont moins agressives que les autres. Les littérateurs allemands d’alors semblent des mésanges face aux corbeaux franchouillards. Anatole France redouble de vindicte. Le nationalisme rêve alors d’autres frontières à l’aube d’une expansion civilisatrice (page 160). Rolland écrit : « Je n’ai jamais pu distinguer la cause de la France de celle de l’humanité ». Le concept de nation chez Mann rapporte à la réalité objective de sa fondation (matérialiste) plus qu’à sa réalité subjective « idéologique » qui lui sert de faire valoir, de justificatif symbolique. « La nation est un être non seulement social mais métaphysique. Ce n’est pas l’humanité somme des individus mais la nation qui représente ce qui est général et humain et la valeur de ce produit spirituel artistique et religieux qu’on ne saurait saisir par des méthodes scientifiques, jailli des profondeurs organiques de la vie nationale évoluée, qu’on nomme culture nationale, et par conséquent la valeur, la dignité et le charme de toute culture nationale résident précisément en ce qui la distingue des autres, car c’est cela seul qui est la culture, à la différence de ce qui est commun à toutes les nations et n’est que la civilisation ».

            Thomas Mann condamne la politique des masses sur celle du peuple. « Seule est possible aujourd’hui la politique des masses, la politique démocratique par conséquent une politique qui n’a pas grand-chose ou rien à voir avec la vie spirituelle de la nation –c’est ce que le gouvernement allemand a fini par comprendre au cours de la guerre ». La démocratie est avant tout le pion économique de l’expansion du commerce. Les Allemands seront donc les méchants du camp conservateur de valeurs révolues. L’adhésion à l’idée nationale alors implique en Allemagne un refus de la politique et de la démocratie appréhendées comme des armes de désagrégation de l’Allemagne spirituelle.

            On tentera le même remake en 1939-1940 sans avoir saisi les profonds bouleversements engendrés par l’humiliation de 1918 et cette vision retournée par le nazisme du peuple éclairé, cultivé et vaincu en une idéologie mécanique de la suprématie raciale. Il suffisait de désigner à son tour un coupable idéal, d’avoir caution, bouc émissaire. Mann abjurera le national-socialisme de la même manière, réfutant l’impôt de la défaite pour justification d’une expansion territoriale autrement nommée d’une civilisation de la barbarie annoncée. A méditer : « Ce n’est qu’avec la masse populaire et sa notion emphatique, primitive, antiaristocratique du droit qu’on peut encore faire aujourd’hui de la politique ». La politisation de l’esprit s’oppose à la vie spirituelle nationale. Il s’agit de séparer l’esprit et la politique, la raison pure kantienne et la raison pratique.

La dé-germanisation a produit le pire excès dès 1933 et consacré  l’hégémonisme sur la nation, la barbarie et la terreur par la politique du pire. « L’Allemagne avait contre elle le libéralisme universel –qui se confondait avec le progrès universel- et seules les forces conservatrices lui apportaient un soutien moral ». Cet ouvrage est révélateur d’une crise de civilisation inachevée aujourd’hui et qui tend à la restauration de l’esprit de dogme pour refonder l’individu sur la masse. « La réforme ne devrait pas commencer par des formes de gouvernement et de constitution mais par chaque individu ». Un certain 21 avril en France rend cet ouvrage d’une pertinence intellectuelle et si loin des considérations mièvres de ceux qui prétendent que la démocratie libérale est le seul modèle de droit de la civilisation.

            On voit ainsi les combats que l’esprit doit mener pour ne pas céder à la vague idéologique dominante en cours qui morcelle les individus à un tel point qu’on peut se demander s’il en restera quelque esprit libre, de rébellion, de résistance. Ecrites pendant la 1ère guerre mondiale avant la montée du nazisme ces considérations méritent lecture, étude et réflexion. Combien d’Allemands ont versé de l’une à l’autre sans voir la finalité « civilisatrice » du désastre ? la philosophie, son sens, n’est pas de libérer la pensée de ses préjugés, de situer toute l’histoire à partir de l’ego, bref à considérer toute l’étendue de la science subjective ? La philosophie est donc radicale et ne tient pour vérité qu’apparence, qu’approche de celle-ci. Elle fonde ainsi l’universel, ses mécanismes et un absolu. La science à priori est un idéal, un avant soi, un post-soi, une unicité dialectique, un terreau de méditation. Entre ces deux rives, la spiritualité de Mann peut être un avenir humain, une clef pour comprendre.

            Des héros des stades aux bourreaux des camps.

            Histoire d’un Allemand (1914-1933) écrite par le témoin oculaire Haffner Sébastian donne aux propos ci-dessus un prologue évocateur. Quand Haffner fuit l’Allemagne nazie en 1938 pour échapper à l’engrenage et commence ce livre pour échapper à l’indigence, il ne sait pas que l’ouvrage ne verra le jour sous forme de livre imprimé qu’au début de ce second millénaire. Nous sommes alors à l’orée d’une hécatombe et la vie quotidienne imprégnée de l’après-guerre pensante n’ouvre aucune perspective démocratique, coincée entre la naissance des Soviets, l’échec de Weimar et l’Occident démocratique, l’allemand n’a plus de repère. Un décervelage s’opère, ses racines culturelles sont versées aux archives. Certains choisissent la révolution, minoritaires, les autres, Ebert et Noske, les traîtres qui peut-être pourront les sauver du chaos social quotidien, des privations, d’une récession endémique qui sape toutes velléités de survie.

Haffner vit la révolution spartakiste sans émoi mais note que les corps francs de Noske qui l’écrasent sont déjà la préfiguration des troupes de choc nazies qui organiseront la Nuit des longs couteaux en 1934. « Il ne manquait plus que théorie. Hitler allait la livrer ». L’année 1923, le dollar vaut 500 marks pour atteindre très vite 20 000 marks. La société paradoxalement sombre dans les plaisirs éphémères, la débauche, l’oubli de soi et de la réalité palpable, les mendiants pullulent en ville. Chacun évite de penser que demain il sera parmi eux. Le dollar atteint le million de marks puis le billion. On achète le pain avec des brouettes de billets de banque. La Reichbank arrête même d’imprimer des billets : elle ne peut pas suivre le cours. Des milliers de citoyens disparaissent. M le Maudit est partout.

En 1929 les choses s’apaisent avec le chancelier Stresemann. Le libéralisme produit ses effets et les medias se taisent. Haffner analyse et nous renvoie à Mann : « On constate qu’en Allemagne seule une minorité entend quelque chose à la vie et se montre capable de lui donner un sens. Cet état de fait –qui soit dit accessoirement rend l’Allemagne impropre à la démocratie- s’est trouvé exacerbé de façon menaçante par les événements survenus entre 1914 et 1924. La veille génération ébranlée dans ses idéaux et dans ses opinions, commençait à avoir envie de démissionner. Elle flattait la jeunesse (…) c’est ainsi que sous la surface tout était prêt pour la catastrophe ».

Le sport devint un enjeu, une façon de conjurer le sort économique par le surpassement de soi. Licenciés et spectateurs se multiplient par dix. Les sportifs deviennent des héros nationaux. « C’est la 1ère grande folie collective allemande ». Chaque jeune allemand veut ressembler à ces héros recordmans. Stresemann parle « de la nouvelle aristocratie du biceps. La décennie sauvage de 14 à 23 avait balayé tous les repères et toutes les traditions ». Entre 1925 et 1930, un nouvel idéalisme secoue la jeunesse, un nouveau libéralisme annonce une nouvelle esthétique de l’existence. « Les préjugés de classe et la morgue en col blanc n’étaient plus à la page ». Berlin alors est internationale même si les nazis parlent de racaille orientale et d’américanisation. En 1933, un « nous » prend le pas sur l’autre : « Ce nous indéfinissable sans nom, sans parti, sans organisation, sans pouvoir, nous étions devenus en Allemagne une minorité ». Hitler circule en voiture à vive allure entouré de dix voitures occupées par des SS armés jusqu’aux dents. Stresemann « sans arme et sans escorte pouvait regarder les fleurs sur la Parizer Platz ».

Octobre 1929, Stresemann meurt : « pour la première fois dans les rues des uniformes couleur d’excréments ». Septembre 1930, élections législatives : les nazis passent de 12 à 107. Hitler fait des discours longs et fastidieux : « plaisir de la menace, écrit Haffner, plaisir de la cruauté, projets de massacres sanglants. La plupart des gens qui l’acclamèrent en 1930 au sport-palast auraient probablement évité de lui demander du feu dans la rue ». Hitler candidat contre Hindenburg déclare que « la campagne était de toute façon décidée en sa faveur ». Hitler promettait tout à tout le monde mais surtout : il promettait deux choses : la reprise du grand feu guerrier et la réédition du grand sac anarchique et triomphant de 1923.

            Un noyau dur était constitué autour de lui. Les autres n’avaient ni parti, ni drapeau, un vide, un néant. L’opinion d’alors se confond entre un « nous » qui se situe nulle part, les anciens combattants « Casque d’acier » et les nazis.« Eté 1932, on assista à la liquidation de la République, à la suspension de la constitution, à la dissolution de l’assemblée, à des nouvelles élections suivies d’une nouvelle dissolution, à l’interdiction de plusieurs journaux, au renvoi du gouvernement prussien, au remplacement de tous les hauts fonctionnaires ». Haffner est alors magistrat. Hitler devint chancelier du Reich. « L’histoire européenne connaît deux formes de terreur : l’une est l’ivresse sanguinaire effrénée d’une masse révolutionnaire déchainée, grisée par sa victoire, l’autre est la cruauté froide délibérée, d’un apparent étatique triomphant qui cherche à intimider, à manifester son pouvoir ».

Cette dernière s’exprime par la répression nazie mais a pris appui sur la révolution, la rue. Le mensonge s’installe énorme. Des millions de gens se taisent. « Faites-bien attention voisin ! Savez-vous ce qui est arrivé à X ? brisaient bien plus sûrement toutes les résistances. D’autant plus qu’on était au même instant occupé et distrait par une série interminable de fêtes, de solennités, de célébrations nationales ». Les nazis obtiennent 44% des voix. « Il fallait habituer la population à se réjouir et à se réveiller, même si elle n’en voyait pas vraiment la raison ».

Haffner nous plonge dans l’inconscient collectif, l’acceptation passive de la terreur montante au nom d’une terreur installée à dose homéopathique dans toute la société allemande depuis dix ans. « L’Allemagne a manifesté depuis 1933 une faiblesse morale trop monstrueuse pour que l’histoire n’en tire pas un jour les conséquences ». Le 5 mars, les nazis sont minoritaires mais des centaines de milliers d’ouvriers quittent leur syndicat, les partis socio-démocrates ou communistes et s’inscrivent dans les « les cellules » nazies, s’enrôlent dans la SA. La machine à décerveler est en route. Ceux qui n’ont pas réagi ne peuvent plus le faire. On passe « de c’est la faute au capitalisme à c’est la faute aux juifs ». L’Allemagne devient le rempart de la civilisation occidentale chrétienne. Il faut bien se donner une raison de la soumission volontaire. « La vie quotidienne était un obstacle à l’analyse lucide –la vie qui continuait encore que définitivement irréelle et spectrale, chaque jour tournée en dérision par les événements ». Haffner se retrouve à la campagne dans un camp de « référendaires ». Il comprend que son avenir personnel s’inscrit dans la machine nazie. « L’antisémitisme nazi n’a pratiquement rien à voir avec les Juifs, leurs mérites et leurs défauts (page 214) ».

Ce crépuscule de l’humanité engendré, Haffner le vit au quotidien, les intrusions, l’acceptation des non-juifs à laisser faire l’exclusion violente. Chacun se protégeant derrière le juif sans considérer qu’après lui il put y avoir le non-juif comme auparavant il y avait des rouges, des handicapés. Haffner souligne avec rigueur que la soumission volontaire du simple allemand suit la même gradation que celle du citoyen juif dans les camps : « Le premier coup touche la fierté et l’âme se cabre sauvagement : le dixième, le vingtième ne touchent plus que le corps et ne provoquent qu’un gémissement. La communauté juive d’Allemagne a connu en 6 ans la même évolution, en grand et de façon collective ». (Lire page 277). Haffner vit, subit cela de l’intérieur. Les autodafés sont la face la plus visible de la déculturation massive. Personne ne pouvait plus se retirer dans une sphère privée. « Où que l’on se retirât on se trouvait placé partout devant ce que l’on avait voulu fuir ». Politique et vie privée se mêlent, personne n’a plus d’amis mais des ennemis potentiels, des délateurs pour voisins voir pour enfants.

Haffner voit son père baisser la tête, remplir le questionnaire qui fait de lui un suppôt du nazisme pour permettre à son fils de poursuivre ses études et d’aller à Paris. Il raconte son arrivée au camp pour une éducation idéologique des futurs magistrats du Reich. On « les fait attendre 4 heures. On leur met des bottes, des gamelles, des brassards et une louche de soupe ». La mécanique nazie s’applique : visite médicale, douche commune et virile puis assignation à chambrée de quarante lits. Les futurs magistrats sont des soldats du Reich. « Notre chef nous fit mettre en rangs. C’était un SA, un Sturmführer. Il commandait « garde-à-vous » et « repos ».

            Haffner a vécu le 13 octobre 1933 dans un semblant de caserne. L’Allemagne avait quitté la société des Nations, le Reichstag était dissous. Il tend le bras, salut nazi spontané, obligatoire. L’instruction, le conditionnement se poursuivent douloureux (page 397). Tout est prêt pour le génocide, la tuerie, le sang pour le sang. L’auteur chante, se vomit, pris dans l’engrenage terrifiant. Il comprend, il s’en sauve. Il aurait pu céder. Ce livre se referme comme un gong et une leçon pour ces jours noircis d’ici et maintenant où nous assistons à une telle dégradation des principes universels, dans les faits au regard des discours laudatifs en France, que toutes les hypothèses d’une répétition sont permises. Des lois de délation, de réduction des droits de la défense, de perquisition systématique, de garde à vue, préparent-elles à une nouvelle citoyenneté européenne ? C’est assez iconoclaste mais prudent d’y songer.

Ces temps-ci, c’est faute de courage sans doute que les plumes se rebiffent au brassage du vent, inscrites dans la vieille trouille de soi, d’appartenance à l’inconscient collectif conscient qu’elles véhiculent déjà des lendemains qui peuvent hélas déchanter. Nous sommes pour poignées, d’une autre rive déjà en résistance. L’œuvre nazie perdure dans bien des esprits au-delà des justes commémorations commémoratives. Mann n’en fut pas, ce qui justifie sa défense ébranlée des choses de l’esprit, d’une culture qui se méfie des pouvoirs mais qui redonne à l’homme des raisons d’espérance, de claire voyance sur l’âtre destin des foules qui, finalement, ne constituent pas des peuples ni une humanité libre pensante. L’animal en l’homme est toujours présent et la bête n’attend que les conditions de sa gestation.

En conclusion pessimiste mais réaliste, Haffner, Mann nous enseignent que la situation de la France est largement préoccupante et si elle n’est pas pré-nazie, elle réunit beaucoup d’ingrédients propices au glissement totalitaire. L’intelligence subit des assauts irréparables, technologiques, s’isole, se virtualise, s’habitue, se résigne. Qui gagnera cette nouvelle guerre mondiale qui n’est pas forcément celle de la démocratie à bout de souffle ? Robert O Paxton analyse fort bien la lente décomposition idéologique, d’abord sémantique, de la société allemande frustrée de sa défaite, livrée au chaos économique et monétaire avec une démocratie représentative qui perd toute crédibilité.

Le désespoir radicalise alors le recours à l’ultime sauveur éructant les ordres, la discipline, à celui qui apportera une théorie. En se rangeant derrière lui, bras levé tendu, on recouvre une dignité : celle du bourreau devant sa future victime désignée.

Patrick Pérez Sécheret

NDR : les ouvrages suivants servent pour l’essentiel de fil conducteur de mon propos d’essai critique :

-          Considérations d’un apolitique, Thomas Mann, Grasset,

-          Histoire d’un allemand, Sébastian Haffner, Actes Sud,

-          Le fascisme en action, Robert O Paxton, Le Seuil,

-          Le Collaborateur et autres nouvelles, Louis Aragon, Folio Poche,

-          1871 Berlin-Paris, Pierre-Paul Sagave, Albin Michel.

*Journal litéraire et philosophique sabordé en 2004.