Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Hommage à Guzine Dino

Jeudi 30 mai, fatiguée d’attendre sans doute le printemps, Guzine Dino s’est éteinte, centenaire à Paris, comme une étoile qui avait tant mis en lumière par ses traductions en français des auteurs phares de la poésie turque, notamment  Il neige dans la nuit de Nâzim Hikmet (Gallimard Poésie). Epouse de Abidin Dino, peintre mondialement connu avec le quel elle ne cessa pas de faire rayonner la culture de son pays, elle vécut à Paris en exil depuis les années cinquante. Le peintre chemine dans ma vie comme Guzine depuis ma rencontre avec la Turquie et la poésie de Nâzim Hikmet en 1970. Je rencontrais les Dino lors de l’hommage rendu au poète en 1973 à la Cité Internationale, 10e anniversaire de sa mort. Puis à nouveau la répression s’abat en Turquie et nous serons quelques étudiants français à soutenir une grève de la faim de nos amis turcs Place St-Michel. Ensuite, j’ai eu la chance de croiser le couple Dino lors d’expositions et après le décès de Abidine de rencontrer Guzine à propos de projets, de spectacles ou tout simplement de dialogues en tête-à-tête. Elle a accepté la publication de quelques dessins ultimes du peintre et caricaturiste qui moquait sa situation de malade et sur lesquels j’avais croqué quelques poèmes sous le titre Coquelicot pour Abidine qui réunissait celui-ci et Nâzim. Lorsque je passais rue de l’Eure à Paris pour la rencontrer, Guzine avait toujours, autour d’un thé, de belles anecdotes à transmettre à propos du poète lorsqu’il venait à Paris via Moscou. Je me souviens de son récit concernant une visite de Nâzim accompagné d’une délégation de ses camarades du PCF d’alors. Surplombant la capitale, l’un d’eux montre du doigt la banlieue tout autour et dit : voilà la ceinture rouge. Nâzim lui répond : non, rose. Le poète engagé avait-il voulu minorer l’intention révolutionnaire de ce parti à l’époque où simplement signifié que la révolution restait à faire, je ne sais. Une autre anecdote, lors d’une manifestation contre De Gaulle en 1958 : Nâzim apprend qu’un rassemblement à lieu devant la préfecture et que les communistes appellent à manifester. De loin, il voit arriver quelques camionnettes d’où descendent des militants avec des drapeaux et banderoles. Ils ne sont qu’une centaine ou à peu près. Le lendemain, le journal L’Humanité titre en une quelque chose comme : une foule immense tient en échec De Gaulle, etc. Nâzim prend colère et veut voir les responsables du journal pour leur dire que c’est un mensonge. Abidine calme le poète. Plus après, Guzine me présenta un ouvrage sur Abidine édité en Turquie mais écrit par un universitaire français. Elle regrettait que l’ouvrage ne soit pas publié en France. Je rencontrai l’auteur et en parlais à mon éditeur et ami Alain Guillo. L’affaire fut conclue et je revis Guzine en quête de photographies et de quelques oeuvres que nous pourrions utiliser dans le livre en cahier central. Le livre biographique de Jean-Pierre Déléage, Adine Dino ou la main qui s’envolait est paru en mai 2011 chez Les Points sur les i et nous l’avons présenté à Vitry-sur-Seine en décembre lors d’une soirée d’amitié franco-turque à laquelle participaient de nombreuses personnalités et parmi elles Guzine Dino, invitée d’honneur. Nous avons, l’éditeur et moi-même, décerné à l’ouvrage le 1er Prix Jean L’Anselme, dédié à une oeuvre manuscrite. Il y aurait tant de choses encore à raconter. Pour l’instant beaucoup de souvenirs se bousculent alors que, demain 1er juin, je m’envole pour Ankara où je vais participer à une lecture autour de Nâzim Hikmet et de la traduction en turc de mes poèmes dédiés à Abidine... Nous serons, avec les amis turcs, réunis autour de deux géants : Nâzim et Abidine, et d’une belle dame.

 

Patrick Pérez Sécheret