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journal des écritures

critiques d'art et littérature, humanisme et résistance, poésie, chansons

Le personnage

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Le Personnage

 

 

 

Avertissement

 

Le personnage n’aurait plus rien à dire, écrire, fumer, boire, à revisiter, son monde serait clos, les spectateurs partis, le lourd rideau grenat tombé. Le personnage aurait un peu froid, faim et sommeil : cela épuise de raconter sa vie, de se mettre à poil, cela creuse de réciter, on y laisse son énergie. Le personnage n’oserait pas bouger, là, sur l’avant-scène plongée dans l’obscurité, devant la salle vide et invisible où une femme aura oublié son foulard sur le dos d’un fauteuil, le numéro 54, un foulard auquel elle tenait par-dessus tout, soyeux avec des motifs japonais. Un cadeau sans doute offert par une amie ou un amant et rapporté du pays du soleil Levant ou acheté dans une boutique chic du quartier du Marais à Paris.

 

 

 

Scène facultative du foulard oublié sur un siège au théâtre un soir

 

Le personnage se gratte le nez pour rappeler à lui-même à quelque chose de plus important que lui, que ce foulard oublié, pour se donner de l’importance aussi. Il hésite à sortir côté cour en longeant le rideau dans le noir, le frôlant de ses doigts. Personne ne l’attend au-dehors tout comme si les rues étaient vides elles-aussi, les maisons mêmes, vide intégrale, platitude jusqu’à l’horizon, sans oiseau sur le ciel bas et, bien sûr, d’un gris très monotone. Le personnage serait seul définitivement seul dans ce théâtre avec juste un foulard oublié.

 

Pendant la représentation, il eut un trou mais l’ensemble fut parfait, le timbre de la voix au plus clair. Les applaudissements, forts nourris, en témoignèrent en une densité peu commune. Neuf fois il dut revenir et saluer. La « Dernière » avait-on affiché dans les gazettes, un bandeau barrait l’affiche sur les colonnes Morris.

 

Le personnage n’en pouvait plus de son texte et de lui-même, les deux mêlés, la même chose, insupportables, à vomir la bile. La veille, dans le dernier numéro paru du mensuel Scènes de Paris, il était interrogé par un chroniqueur qui saluait, en préambule de l’entretien, «… la prouesse physique du personnage, son étonnant courage à tenir près d’un an la même scène, le même rôle, avec un récit autobiographique époustouflant brossant presque un siècle ...».

 

Rien de moins. Le personnage, dans les réponses aux questions du chroniqueur, jouait un double-jeu de dupe, contredisant des faits précis déclinés dans le récit en cinq actes. Il n’aimait pas les répétitions, les certitudes définitives, mais le romanesque et l’affabulation.

 

Mais qui était cette femme au foulard oublié sur un fauteuil. Fallait-il le récupérer, à quelle fin ? Le personnage descendit à tâtons les marches latérales. Pourquoi être demeuré seul dans le noir si longtemps ? Pourquoi s’intéresser à ce foulard appartenant à une inconnue ? Le personnage compta les rangs. Le foulard se situait sur la rangée de droite au 14e rang exactement. Sa mémoire visuelle avait fixé ce repère de la scène une fois la salle vide avant extinction des feux. Le personnage était resté caché en fond de rideau côté jardin un long moment. Les dernières lumières à s’éteindre furent celles des cintres. Il s’avança, récupérera le foulard, et se dirigea vers l’issue de secours.

 

Dehors, le jour s’éclipsait doucement et par souci d’économie le service de la voirie n’éclairait les artères qu’entre et chien et loup. Le personnage croisait des gens pressés alors que lui-même ne l’était pas et indifférent à tout ce qui pouvait ressembler à de l’agitation, de la fébrilité. Arrivé sur la place de la Réunion, il jeta un regard triste sur la façade de l’hôtel La Chope fermé pour travaux. Il y avait logé bien des fois avant d’avoir déniché Impasse Dieu un petit gourbi en rez-de-chaussée. Ce quartier du 20e arrondissement est calme dans les petites rues.

 

Sur la place de la Réunion, de la fenêtre de l’hôtel, les dimanches matins, il regardait les marchands remballés leurs produits. A présent, il farfouillait dans ses poches pour trouver sa clef du gourbi 4 Impasse Dieu, dénomination chargée de provocation vis-à-vis de l’existence de ce dernier ou du fait que la question ne valait pas le détour étant sans issue. Une prégnance de lilas promenait dans l’air du soir, portée par le vent des jardinets proches.

 

Il trouva la clef, la grille grinça un peu et il éprouva une intense lassitude, un besoin d’alcool fort. Il n’en avait pas chez lui depuis très longtemps, pour ne plus en boire à propos. Son rapport à l’alcool était, comme ses relations aux autres, trop sensible, une exacerbation du sentiment. Il se laissa choir dans le fauteuil unique du lieu et se prit la tête entre les paumes, tenant le foulard trouvé entre chacune d’elles.

 

Tout était achevé une bonne fois, le temps serait venu de se taire, de se réapproprier plus proprement dit un langage du vivant libre du poids social, des contraintes de la société et surtout de son intrinsèque perversion de l’âme humaine, sa mainmise totale sur le rythme du temps des individus. Le personnage pensait à ce qu’il pourrait faire plus tard de son temps, après l’adieu à la rampe, aux estrades à s’exhiber, ce que d’aucuns nommaient talent. L’inverse, le talent aurait été dans la fuite, l’insoumission radicale.

 

Le personnage avait conçu ses actes sous la dictée à façon de remerciements pour toutes les contraintes imposées à son existence. Il avait cru s’émanciper alors qu’il acceptait, contribuait à participer à la construction de sa propre prison. La dernière représentation signifiait enfin une certaine paix intérieure, l’approche à nouveau des valeurs de la conscience humaine libre. Oui, l’inverse, il était passé à côté de l’essentiel, de l’essence de vivre. Non seulement il en avait rajouté des miradors autour de lui mais en prime s’était constitué toute une sombre armée de garde-chiourme assistés d’appareillages invraisemblables qui multipliaient les béquilles, focalisant les jours sur l’accessoire.

 

Le personnage s’était muté en drone avec pour sentiments de simples impressions de bonheur niais et factice. Il ne pouvait plus se trouver seul et goûter le charme de la simple mélancolie, de la simple solitude. A son corps défendant, seul l’instant du petit déjeuner le rapprochait à avant, comme dissocié du fatras contraignant du quotidien : humant sa tasse de café chaud, l’odeur de chicorée le plongeait dans une torpeur douce, une somnolence même parfaite où, alors, rien n’existât d’autre que cette réminiscence d’enfance avec sa peur salvatrice du devenir, cet étonnement d’être une personne libre, espiègle et cruelle. Car, plus après, la cruauté innocente deviendrait juste de l’indifférence, perdant tout lien avec l’acte gratuit.

 

Le personnage était devenu quelqu’un comme l’étaient au mur du Mémorial de la Shoah les noms gravés s’égrainant, certains portant le sien. Comment retrouver le chemin de cette parenté ? Profondément ému de connaître les origines du patronyme dans le silence, l’immense silence gravé ici. Il ne pense pas la religion, celle-ci ou une autre, ni le choix des convertis en Espagne au catholicisme voici bien longtemps, il pense la parenté, l’humanité d’un nom porteur de pierre et de cendres, d’extermination glaciale, un nom assassiné parmi des millions d’autres. Il avait passé mille saisons à vouloir être regardé mais qui l’avait vu ?

 

 

 

 

De la scène du casting avec le capitaine Hugues de Fresnes

 

Le personnage eut l’impression de disparaître du miroir en pied, de s’y gommer du simple geste de sa main gauche à l’instant précis où ce geste tenta d’ajuster une mèche qui tombait sur le front. Le miroir ne renvoyait que l’image fixe d’un mur sur lequel on avait accroché une toile, une reproduction d’un bord de mer par mauvais temps, sans embarcation. La vie du personnage, alors ressembla, point pour point, à l’image de la toile. L’idée de nature absoute de toute présence humaine ou la supposant ajoutait à la désolance de drues précipitations du ciel se mêlant à l’océan, un sentiment d’achèvement morbide du temps et du monde.

 

Machinalement, le personnage tenta de passer à nouveau la main devant lui jusqu’au front. Son image ne se reflétait pas dans le miroir. Une bouffée de chaleur monta à sa nuque, il recula presque ivre de cette absence de lui-même, ouvrit la fenêtre, s’y pencha, porta son regard sur la vitre. Celle-ci dessinait le visage mais il eut quelques instants de flottement, l’image renvoyée n’était pas lui au présent mais la représentation d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, très souriant qui tirait un cheval par la bride. Vêtu d’une saharienne bleue, la silhouette se découpait sur un paysage d’ocre, de collines et de sable. Le jeune homme paraissait heureux.

 

Le personnage réfléchit pour dater ce lieu où il s’était souvenu être allé, où l’image était lui voici des décennies. Il se souvint qu’il avait dû apprendre à monter à cheval pour son rôle dans un film de capes et d’épées où il jouait un officier français engagé contre les espagnols lors de la guerre napoléonienne. Il avait laissé pousser sa moustache et un bouc pour être conforme au casting. Ce n’était pas un grand rôle mais toutefois central de l’histoire d’amour qui était au centre des déboires du personnage. Les cours d’équitation se déroulaient près du lac d’Issarlès sur le plateau ardéchois à quelques lieues des sites du tournage en naturel extérieur. Celles d’intérieur seraient tournées à Largentière. Le capitaine Hugues de Fresnes tombait fou amoureux de la veuve d’un général tué sur le coup trop jeune. Un mélo sur fond de champ des batailles et escarmouches.

 

Le réalisateur avait pris grand soin de potasser les dessins et tableaux de Goya sur cette période et cela lui permit de donner un éclairage particulier, une lumière très particulière et chargée d’émotion qui rehaussait un scénario somme toute banal. Le personnage n’était plus remonté en selle depuis et son flirt bref avec la veuve du général demeura épistolaire. L’actrice fit carrière au cinéma et lui sur les scènes de théâtre.

 

Pourquoi, tant d’années plus tard, aurait-elle laissé un foulard sur un fauteuil ?

 

La vie, sa vie, ne serait donc qu’une scène de théâtre, une interprétation, une prise de peau de personnage qui ne serait pas lui mais le deviendrait au gré des répétitions ? Et si sa vie n’était finalement que du théâtre, un acteur n’ayant pas véritablement choisi son rôle aujourd’hui décomposé ? Le personnage revint au réel : le téléphone sonnait.

- Allo ! Oui. Lui-même. Ah, bonjour. Oui. Je vous remets. Parfaitement, non, vous ne dérangez pas. Non bien sûr… c’est bien normal.

Il trouvait niaises ses réponses. Il se racla la gorge.

- Je ne pourrai pas avant ce jeudi. Je suis en déplacement.

Acte III, scène 5, pensa-t-il. Le jeu de rôle lui collait au corps. Il mentait. Personne n’attendait nulle part le personnage ni ne l’attendrait. Mais, il fallait en faire croire autrement.

- Et bien c’est cela, disons jeudi 20h chez moi. Très bien. A bientôt ma chère.

 

Il raccrocha. Ma Chère était de trop. Le mot fut dit à la manière d’une tirade de vaudeville. Il s’étonna de son audace car il ne remettait absolument pas cette personne à la voix grave, un timbre dont il aurait pu avoir souvenir. Il ne pourrait pas se décommander, le portable n’affichait pas son numéro et il s’en voulut d’avoir répondu à une inconnue. Que lui voulait-elle ? Une admiratrice de longue date ou ayant assisté aux dernières et à l’adieu aux planches ? Le personnage verrait bien. Il n’était que temps de prendre un sempiternel whisky écossais avant de passer à table.

 

Il n’y avait rien de casanier en ce geste, l’apéro n’était qu’une façon s’assouplir les artères, de permettre au personnage de prendre connaissance quelques minutes des nouvelles données dans le journal qui était son seul lien avec le monde. Cela sans en avoir la nausée, sans ressentir cette impression désagréable de faire partie d’une époque révolue, celle des perdants magnifiques bien que, à force du temps, des événements survenus, il ne se sentait plus d’affinité avec ce monde du passé, son catalogue de héros abattus, ses idéologies devenues des morceaux choisis pour ethnologues et les archéologues.

 

N’avait-il pas déjà tout dit, tout répété plus de cent fois sur scène ? Le verre d’alcool le réchauffait à l’intérieur, l’apaisait du poids de l’existence, l’aidait à accepter le crépuscule annoncé de sa vie, à être prêt au saut dans l’inconnu, dans l’absolu. Le personnage n’était pas mystique mais entretenait avec Dieu, c’est-à-dire quelque chose d’impalpable, d’indéfinissable, un dialogue réflexif depuis une vingtaine d’années.

 

La question de Dieu, de son existence ou immanence, n’était pas le centre d’intérêt, l’intermédiaire plausible ne servait que d’introspection, de révélation ultime vis-à-vis d’une quête impossible, d’une satisfaction des actes de toute une vie, du sens que l’on pourrait en comprendre ou justifier. Le dialogue était devenu le gué, le lieu du personnage et susceptible de lui permettre d’approcher sa propre réalité, de déposer une bonne fois ses rôles dans une armoire tels des vêtements auxquels plus jamais il n’aurait un regard, qu’il ne porterait plus.

 

Le personnage se hissait ainsi au degré le plus simple de sa propre nudité, de sa simple humanité face à ce qui l’attendait à présent certes sans hâte : la mort, la désincarnation irrémédiable du corps, sans savoir, vouloir savoir, ce qu’il en serait de la pensée, de l’âme des croyants. Le personnage ne renonçait pas à percer le mystère, acceptait de vivre ce passage obscur et lumineux à la fois qui, seul, devait lui ouvrir la porte d’une révélation, le chemin de la vérité.

 

Tout le film d’un vécu se mutait en bilan, en gares de triages des actions, des intentions y compris les plus inavouables, en grille de lecture à seule fin de tenter une réponse ou son ébauche à une seule question majeure : qu’ai-je fait de ma vie, l’ai-je ratée ou non ? L’importance pour le sujet était tardive et donc incongrue voir douteuse pour qui avait décidé tout de bon de se reposer, de se déposer une bonne fois dans un fauteuil confortable, sans autre désir que la quiétude et un verre de whisky en main, loin de toutes les turpitudes, de toutes les mondanités, loin des autres, seul, face à soi-même.

 

Rien, là-dedans de cynique, de nostalgique, ces manipulations qui supposaient d’en avoir les moyens et d’en user au frottement du mensonge. L’aisance est permissive, elle gomme bien des aspérités, confine très vite à l’oubli de sa destinée, de la transparence de soi dès lors que le bien matériel, l’accès à toute chose, à tous les plaisirs et sans doute aux vices effroyables, devient ivresse, sentiment de puissance, d’une certaine immortalité.

 

On range alors dans sa poche à la fois le sens de l’origine et la destination de celle-ci, indiscutable, que tout l’or du monde ne peut interdire ni empêcher. Jouir de tout devient une foire à l’oubli de cette réalité intrinsèque et, en somme, une perversion de sa propre humaine humanité.

 

Le personnage se parlait ainsi beaucoup à lui-même en faisant la conversation avec Dieu. Le personnage se servit un nouveau verre pour clore une digression sur l’âge du capitaine et les avaries de la lente vieillesse venue.

 

 

 

La Question de l’amour où, Dieu, y serait pour un peu

 

Ce soir vendredi, on jouait sur le petit écran Monsieur Klein. Le personnage opta pour cette revoyure et attendit l’heure de diffusion en relisant quelques feuillets qu’il avait rapportés d’un récent court séjour à Honfleur en Normandie :

 

Le printemps dégouline en glycines parfumées

Le long des rues les roses époustouflantes grimpent les murs

Honfleur se dore au soleil de mai débutant

Les mâts cliquètent sur le port

 

Dans l’église toute en bois j’ai pris le temps

Le cœur à la fenêtre de Dieu

 

Il flottait mon cœur parmi les poutres

la coque du navire renversée sur nous .

 

Le personnage ne s’était jamais considéré comme poète. Lorsqu’il griffonnait sur de petits calepins et que quelqu’un lui posa la question de ce qu’il faisait, il répondait : des écritures. Faire des écritures était un acte banal comme la respiration ou l’inspiration de l’air vital. Il menait une vie plutôt austère, enfin disons monacale. Ses relations avec autrui se limitaient à un cercle d’amis de longue date dans lequel s’insérait les nouveaux au gré des rencontres. Les amis étaient pour l’essentiel des artistes, peintres, écrivains ou poètes, cartoonistes, auteurs, compositeurs et interprètes, comédiens… Ils ne se voyaient souvent qu’une fois l’an mais le temps sur eux n’avait pas de prise quant à leur relation. Au contraire, il semblait la bonifier et l’enrichir des longs silences et des correspondances épisodiques. En ces temps où l’écriture s’est affirmée sur le web, l’envoi d’une lettre est rare et précieuse : on tient les mots dans la main.

 

Le personnage était solitaire mais non taciturne. Il avait aimé trois fois dans sa vie, trois femmes très différentes, et connu peu d’aventures avec d’autres au fil des décennies. La première, Cécile, lui semblait la réplique de la Sainte Vierge. La seconde, Etoile, entra dans sa vie comme un ouragan. Une quinzaine d’années les séparaient lorsque la fulgurante passion tomba sur le personnage comme une avalanche. Leur amour dura le temps d’un mois de mai voici presque quinze ans à présent. Etoile s’effondra et malgré tout, ils restèrent en liaison, le personnage ayant soin de prendre des nouvelles régulières.

 

Le temps bat l’amble ou bien sonne le glas, c’est selon. Le personnage songeait souvent à Etoile qui avait réveillé son cœur et sa libido dormante. Ils se revirent à Paris, place d’Italie, après dix ans de séparation comme s’ils s’étaient quittés la veille. Etoile avait rencontré quelqu’un ou quelqu’un l’avait peut-être choisie. Lui, allait divorcer enfin, ayant pris sa décision après avoir renoncé à boire et à se martyriser sans raison. Cécile ne l’aimait pas.

 

La troisième femme, Pauline, le personnage l’avait croisée à Paris dans une rue une fin janvier. Il lui consacra un poème, il avait mis dans celui-ci des mots de beauté et de gravité que la rencontre avait enfantés. Il avait ressenti le salut, le dialogue à Dieu si longtemps tourné autour d’un vœu, celui de rencontrer enfin celle qui saurait répondre à son sourire par un simple sourire. Le personnage avait ainsi fait halte dans bien des églises, cathédrales ou abbayes, au gré de ses déplacements personnels ou professionnels et son rapport avec Dieu était toujours le même dialogue ou supplique intime, la même conclusion à l’entretien surréaliste avec Dieu : vais-je la rencontrer, la connaître ? L’amour existe-t-il encore pour moi ? En suis-je capable et digne ? Vais-je vraiment arrêter de boire ? Pourrai-je aimer à nouveau, quelqu’une peut-elle m’aimer ?

 

Le personnage redoutait l’intervention de Dieu cependant car comment se pourrait-il de rencontrer quelqu’une par télépathie en misant, pari de Pascal, sur une intervention divine éventuelle ? Et puis, avait-il réellement prêté attention à Dieu depuis sa confirmation de communion solennelle en mille neuf cent soixante-trois, ne lui avait-il pas seulement consacré quelques diatribes de temps à autre, lors de moments pénibles, éprouvants, de son existence ? Le personnage utilisait Dieu selon ses propres besoins égoïstes, pour se hisser hors de l’eau de sa mélancolie, de sa solitude peuplée d’ombres et d’amis.

 

Pauline, avait de beaux yeux où dansaient des mésanges. Ils s’étaient plu dès la première rencontre. Ils prirent un café et restèrent des heures à se parler, se dire un peu de soi à l’autre. Tour à tour, ils se penchaient l’un vers l’autre puis reculaient en un lent mouvement de vague. La table seule les séparait et servait de passerelle entre eux, entre leurs phrases. Ils se souriaient, leurs mains pouvaient presque se toucher. Le temps fut arrêté. Le personnage n’était pas encore amoureux, Léa non plus vraisemblablement mais tous deux étaient séduit de l’un l’autre. Ils se quittèrent ce jour-là avec quelques mots. Il lui dit : au revoir, on se revoit bientôt, et il osa tendre ses lèvres et baiser les joues de Léa. Son parfum était doux. Elle s’éloigna et lui se rendit au théâtre du Rond-Point où il n’avait réservé qu’une seule place.

 

A présent, le personnage somnolait dans le fauteuil, le journal ouvert tombé par terre d’où les nouvelles du monde s’échappaient en fleuve impassible et rouge de sang. Dehors, le dimanche se couchait déjà et les verres de whisky avaient fait leur effet. Le personnage ne rêvait pas. Il percevait les sons de la rue, le léger craquement de l’armoire ancienne en châtaignier. Il était en apesanteur. La magie cessa vers onze heures du soir. Il ramassa le journal et le remit en forme, le plia pour le déposer sur un guéridon. Une boîte de cassoulet au confit de canard fut prestement ouverte, versée dans une casserole. Le diner était servi quelques instants plus tard arrosé d’une carafe d’eau du robinet.

 

Le personnage pensa au foulard oublié au théâtre et se coucha après une tisane au tilleul. Avant d’atteindre le sommeil, il se convainc de n’avoir jamais été un figurant à l’usage des années flouées mais de là à être devenu pour autant quelque chose, il lui faudrait montrer patte blanche, avoir au fond des yeux de sentiments moins lourds.

 

Aimer serait un monologue habillé d’écoute de l’autre avec la persuasion que son existence vous efface peu à peu, vous gomme, vous soumet à lui et que sans résistance sans subordination vous en serez victime consentante, victime dans des draps de soie, de bras aimés à se pendre mais victime. Le personnage n’y croyait que pour moitié cependant, il n’était en rien désespéré. Un brin de parfum léger de pommier par la croisée et il donnerait tout ou presque pour ce divin bonheur de fin d’été, pour ce jour à la peine qui rougit les collines épuisées de brume diaphane, ce parfum ancien des Cévennes dont il se souvint d’un coup au sommeil venant.

 

Peu de choses aussi importantes et fondamentales le ramenaient à sourire, à un bien être doucereux, à la paix intérieure.

 

 

 

 

 

La Journée du lundi

 

Le personnage était gros dormeur mais se réveillait toujours tôt jusqu’à sa rencontre avec Léa. Depuis, il se couche tard et se lève de même. Ce changement de rythme ou d’habitude, que l’on peut rapporter à l’horloge biologique, correspondait avec l’absence d’angoisse, de peur des soirs qui accompagnaient sa vie d’avant Léa. Les soirs étaient fleuris d’une bouteille de vin de qualité correcte qui produisait l’effet d’un somnifère. Assommé, le personnage s’endormait tôt et s’oubliait ainsi, reportant une décision majeure : quitter Cécile. Cécile est un personnage aussi, de roman. Bref, il se leva après avoir fait quelques exercices physiques pour la forme et prépara un café fort. Il n’appréciait plus trop le café depuis sa rencontre avec Léa qui lui avait donné le goût du thé, du bon thé. Il grillait quelques tartines en pensant à elle. Après quoi, il fallait prendre une douche et sortir dehors pour tuer la journée, achever les heures. Ce n’était pas tant qu’être vieux le problème, il s’agissait simplement d’être encore utile à quelque chose à quelqu’un.

 

Chausser des bottes de sept lieues / en se disant que rien ne presse/

voilà ce que c’est qu’être vieux.

 

Mais ces vers d’Aragon ne correspondaient pas. Il croyait lui en la vitesse, en la brûlure maximum du temps à présent qui lui manquait et lui manquerait. Il avait toutes les raisons de penser concrètement qu’il mourrait avant Léa. Les probabilités étaient établies et formelles. Il était un peu heureux. Ils n’avaient ensemble jamais voulu être un couple vivant en permanence ensemble. Ils gardaient l’un et l’autre leur liberté. Lui, n’avait jamais eu l’idée d’une compagne qui repasserait ses chemises. Le couple existait mais ne voulait en rien être une déformation de l’amour, une idée de soumission ou de domination. Le personnage voulait simplement vivre des jours ensoleillés avec Léa, qu’elle soit heureuse. Il éprouvait même une certaine crainte de ce bonheur donné sans que pour autant sa foi en lui soit celle du charbonnier.

 

Ce lundi donc, il passa en revue son emploi du temps de la journée. Ce fut vite fait : à part les commissions à minima, il pouvait vaquer à glander, penser peut-être à porter enfin ses bottines à ressemeler et voir à faire raccourcir ce pantalon vert acheté il y a trois ans et non porté. Du banal. A propos, pourquoi parle-t-on de Morts du lundi ? Il avait lu cela dans un livre de Daniel Zimmerman, un écrivain qu’il avait fréquenté. Il ne remettait pas l’histoire mais se souvint qu’il était question des juifs ou d’un truc lié à leur religion, de boutiques baissant les rideaux. La mémoire se fragilise sur certaines choses et d’autres viennent se rappeler à leur sort. Le cerveau n’en finit pas de mouliner tout cela, de mastiquer votre vie, même pendant votre sommeil c’est un ordinateur insoupçonné de connexions, d’analyses.

 

Le personnage était fâché avec le nom des jours, des mois et des années. Il s’était accoutumé à tenir à jour un calendrier où d’un an sur l’autre il marquait les dates importantes d’anniversaires ou de moments à fêter avec un petit monde qu’il aimait et qui rétrécissait avec le temps. Pas tant qu’un refus de la vie sociale soit sa tasse de thé, non, mais il n’avait plus rien d’imposé et il pouvait choisir. Une paresse certaine guidait ses pas très assurés, ses phrases à autrui même étaient comptées car il ne fallait plus parler pour ne rien dire ou bien dire n’importe quoi. Il fallait composer une musique concrète et signifiante voilà tout. Il n’y avait plus de temps à perdre et, paradoxe, il avait tout son temps. Ce qui fit que pour un lundi, début de semaine, et donc à laquelle succédaient logiquement six jours, le personnage se prit en défaut de perspective, à l’oblique des murs où il cherchait un peu d’ombre. Une envie de boire le taquina sérieux et il entra Au Canon des Gobelins. La terrasse était bondée et au soleil. Il commanda un Perrier citron. Le serveur, très conventionnel, habillé de noir avec une chemise blanche les manches à peine relevées, l’avait à peine regardé et tourné les talons.

 

Autrefois, enfin dans les brasseries où le personnage était connu, on avait des mots plaisants, on consacrait un peu de temps à prendre nouvelles de son existence. C’est cela la vie sociale en fait : être utile ou craint, connu et consommateur habituel. Changer de lieu, d’habitudes vous confine tout à coup parmi les anonymes, les passants, les ignorés. Le Personnage changeait par vanité de limonadier comme de chemise au gré de ses promenades dans Paris, par principe.

 

Cela, pour dire vrai, lui évitait des déconvenues et d’être nostalgique. Il n’éprouvait pas un besoin de liaison quelconque, il était servi sans pour autant avoir du mépris pour les autres ni d’indifférence. Il s’abstenait de toute possible nouvelle entaille dans son amour propre, de tout propos auquel il aurait à faire réplique pour défendre un point de vue, une opinion. Il n’était plus sûr de rien et tout concept idéologique l’effrayait même s’il demeurait assez persuadé que la dialectique de la vie, de la pensée humaine, fut constituée de contradictions qui elles-mêmes ont leur propre contradiction et que le recours à la psychanalyse ne peut pas tout face au vécu.

 

Le personnage s’aperçut, en saisissant le verre qu’il venait de remplir en ayant soin d’ôter les glaçons, que sa main droite tremblait légèrement, qu’elle avait même un peu grossie. Les veines du dos semblaient des racines. Il posa le verre. Il compara l’air badin ses deux mains. L’impression s’avéra réalité : la main droite avait un volume inhabituel. Cette constatation plongea le personnage dans un état d’hébétude complet. Il jeta un regard à l’entour comme mine de rien. Personne ne prêtait attention à lui, à sa main. Il s’enhardit à saisir le verre à nouveau et tenta de boire sans trembler. Il maîtrisait assez bien la situation ubuesque mais avec effort de concentration.

 

Il n’osa pas faire, comme à l’accoutumée, les mots croisés du journal à cause de la main. Il paya assez vite le serveur pour s’en aller. Dehors, le ciel s’était plombé et un orage menaçait. Le personnage tenta de héler un taxi de passage puis opta pour le métropolitain. Après tout il n’aurait qu’un changement à effectuer et à cette heure de fin d’après-midi il n’y aurait pas foule dans les rames. Il y avait des places assises libres. Il prit un strapontin et s’aperçut que machinalement il avait posé sa main gauche sur la droite comme par culpabilité ou difformité à cacher. Il avait beau réfléchir en tous sens sur la question de cet état, il ne trouvait aucune réponse rationnelle hormis une déclaration de guerre d’une maladie subite et foudroyante qui allait lui coûter la vie, enfin ce qui en restait de présentable.

 

Et la colère grondait dans son crâne, hurlant à l’injustice face au désordre de soi, à cette métamorphose imposée.

 

Le carillon léger de l’église toute proche sonna huit heures lorsqu’il arriva éreinté passage Dieu. Tout lui sembla disgracieux, stupide, moche à mourir dans sa cahute. Le journal roulé dans sa poche n’était plus qu’un chiffon froissé. Il se passerait des nouvelles du monde et de nouveaux massacres dorénavant, il faudrait aussi qu’il se passe de lui-même, de son ombre sur le mur. Il n’osait plus regarder sa main qui pendait contre sa cuisse. Il ne fallait plus penser, plus voir mais inspirer, expirer, respirer lentement, s’asseoir et se verser un whisky.

 

 

 

Le Jeudi où Jeanne Reverdy existe sans doute

 

Le personnage ne vit pas venir le jeudi de la visite de la femme qui l’avait appelé au téléphone. Elle avait tiré sur la sonnette plusieurs fois et était parvenue ainsi à éveiller l’homme qui, avachi sur un fauteuil, le fauteuil ultime de la carrée, se livrait à son temps de sieste réglementaire. Il peina à se lever, poussant sur l’accoudoir de son avant-bras pour faire levier et basculer le buste vers la station debout. Il n’était pas rasé de près ni de loin, son velours gondolait sur ses jambes et sa chemise blanche était toute fripée. Il ne s’en voulut pas d’être peu présentable car il était propre sur lui. Il aperçut l’ombre de la silhouette par la partie vitrée de la porte. Elle semblait grande et mince. Il ouvrit, sans presse, et découvrit son interlocuteur tout de vert vêtu, cheveux courts. Elle ressemblait à cette actrice célèbre dont il ne se souvenait plus le nom. Il tendit la main pour la saluer et l’invita courtoisement à entrer. Il fit un peu de lumière ce qui produisit un léger court-circuit dans l’appartement.

 

Il s’excusa et s’enquit de trouver un fusible dans un tiroir de la cuisine. La femme en vert ne bougea pas. La lumière revint. « Je vous en prie, asseyez-vous Madame ». Il indiqua l’ultime fauteuil à la personne. « Que puis-je pour vous être agréable ? » Sa question tomba toute seule. La femme croisa les jambes et avec un léger sourire exprima sa requête. Le personnage écouta calmement, hochant la tête de temps à autre, se grattant le menton. La femme exprima dans un long monologue  et d’une voix pointue son admiration pour une jeune comédienne qu’elle avait vue jouer avec l’homme voici quelques années sur la scène de l’Odéon. La comédienne avait disparu des affiches, personne ne savait ce qu’elle était devenue et en désespoir de cause, elle avait pensé que lui, peut-être, saurait quelque chose. Elle avait hésité mais, susurra-t-elle, ne pouvait pas se résoudre à ne plus jamais revoir cette personne à laquelle elle n’avait jamais cessé de penser un seul jour depuis. Le personnage était ému aux larmes et toussota pour cacher son trouble. La femme avec douceur et délicatesse lui parla d’un amour fou, d’un désir immense. « Je n’ai rien éprouvé d’aussi fort et pur. Je ne savais pas au début, les premiers jours, que cette personne m’envahirait peu à peu, que mon désir grandirait. »

 

Le personnage convint que Jeanne Reverdy était une belle femme, une excellente comédienne dont il avait apprécié la réplique dans Le Roi se meurt. L’amour de cette belle femme pour Jeanne était surréaliste mais d’une sincérité absolue. Elle exprimait avec douceur une tendresse immense et qui se lisait dans ses yeux clairs. Il donna quelques nouvelles déjà anciennes. Jeanne avait tout abandonné un soir de lassitude et s’était jeté à corps perdu dans une mission humanitaire en Afrique. Personne n’eut de nouvelle. Le personnage se souvint que Jeanne avait parlé un soir de quelqu’un qu’elle pourrait rejoindre au Bénin mais cela restait vague. Il s’agissait d’un médecin. La femme le remercia et lui demanda à qui était le foulard qui posait à cheval sur un abat-jour. Il répondait qu’il l’avait trouvé dans la salle après un spectacle voici quelques temps. La femme parut émue et déclina qu’il s’agissait du sien, oublié après la représentation. Etrange coïncidence. Le personnage proposa un verre, un thé, une tisane pour dénouer la situation. Elle remercia, elle devait partir et lui tendit une carte de visite au cas où il aurait des nouvelles de Jeanne Reverdy.

 

Le personnage lui rendit son foulard en soie, la raccompagna jusqu’à la porte, lui baisa la main. Il garda son parfum jusqu’au matin en ultime secours. Il ne reverrait plus cette charmante personne à coup sûr. Elle n’était pas venue à lui pour lui, il s’en sentait triste sans plus.

 

 

 

L’enquête improbable du personnage au Bénin

 

Le personnage avait dormi comme un loir après les rasades de whisky. Il avait retourné mille fois dans sa tête l’histoire d’amour que portait la femme à Jeanne Reverdy. Il en était tout émoustillé. L’idée lui était venue de partir en quête d’information, de retrouver la trace de la comédienne. La tache semblait ardue car le personnage avait de la bouteille au propre et au figuré. Un voyage au Bénin était une aventure extraordinaire et compliquée. Il s’enhardit, sortit après une très sommaire toilette pour se rendre dans une librairie acheter un guide bleu sur le pays. Il en oublia de déjeuner à midi, absorbé par sa découverte du Bénin. Ce pays qui ressemble à un phallus, coincé entre le Togo, le Nigéria, le Burkina Faso, le Niger et le golfe de Guinée, est minuscule. Ses recherches n’en seraient que facilitées. Il lui faudrait se faire vacciner contre le paludisme. Le personnage ne savait pas qu’il s’agissait de l’ancien Dahomey. Il connaissait juste le nom de Cotonou, port d’où partaient les esclaves autrefois pour Bordeaux ou d’autres destinations, et la pratique du Vaudou qu’il étudia en faculté lors d’études théâtrales. Le Vaudou se répandit au 17e siècle en Amérique, au Brésil et en Afrique même en raison de l’esclavagisme.

 

Le personnage fut sidéré par l’histoire de ce petit pays qui n’atteint pas les dix millions d’habitants, essentiellement concentrés dans la capitale Porto-Novo et Cotonou. Le soir arriva brutal, il ressentit une violente douleur à l’abdomen. Une cure de whisky s’imposa. Il laissa choir le guide bleu pour quelques verres et des petits gâteaux secs sucrés. Le Bénin pouvait bien attendre un peu. Toute cette agitation mentale excitait le personnage et même réveillait en lui un soudain désir de sexe. Cela l’amusa beaucoup, il n’en avait que de vagues souvenirs.

 

C’était diffus dans sa tête et son corps, sagace aussi. Il revisita de mémoire la présence de sous-vêtements, de mamelles tendrement pointées sous l’étoffe, de fessiers affriolants sous les robes. Il s’étonna que sa verge bande. La République du Bénin, après la visite de la femme amoureuse de Jeanne Reverdy, produisait un miracle. Le personnage fit jouer son phonographe, il nommait ainsi une chaine assez vétuste et la voix de Serge Reggiani s’éleva : Comment peut-il encore lui plaire/elle au printemps/lui en hiver…

 

Il se prit à rêvasser qu’un amour pouvait encore venir à lui ou l’inverse et que la douceur de la chair était encore à portée. Des images sensuelles parcouraient son esprit, ses mains parcouraient son corps, sa verge. Il en avait les larmes aux yeux. Il se mit à chantonner d’une voix basse : J’entends déjà les commentaires/comment peut-il encore lui plaire/elle au printemps lui en hiver… Il aurait suffi de presque rien/juste quelques années de moins/pour que je lui dise je vous aime… La vie d’un coup avait repris son sourire par la main. Les mots reprenaient sens, le corps s’animait après d’étranges métamorphoses confinant à la dolence, à la lenteur. Le personnage esquissa quelques pas de danse mais la chanson prit fin. Il n’eut pas envie d’en écouter une autre. Le phonographe retourna à son silence d’un geste preste le bouton pressé.

 

 

 

Epilogue en retour sur images

 

Le personnage n’avait pas pensé que des images furtives, des bribes de scènes de vie, pouvaient tant marquer et s’imprimer dans le cerveau. Il ne s’agit pas d’images télévisées mais de la vraie vie, avec des vrais gens qui ne passent pas à la télé ou alors à leur insu par ce qu’ils se trouvaient-là au moment du tournage, dans le plan d’un reportage, sur un trottoir.

 

Il y avait cette mendiante vindicative qui vous tirait par la veste pour obtenir quelque chose, ce chien sans laisse qui inondait une roue de bicyclette, ce garçon qui ressemblait à James Dean et qui racontait sa vie dans le couloir du métro, oreillettes, portable en poche, racontait sa vie forcément à quelqu’un et à tout le monde de surcroit.

 

Il y avait aussi une jolie vieille dame qui regardait à la vitrine d’une pâtisserie avec une belle félicité sur le visage, un ouvrier en bleu blanc très sale, maculé de traces de peinture, un ouvrier peintre, une petite fille avec un manteau bleu marine qui portait une poupée de porcelaine avec délicatesse, un oiseau fou qui mangeait dans la paume d’un agent de police, des soucoupes volantes qui ronflaient dans le ciel et frôlaient les maisons.

 

Il y avait une course d’éperviers sur une affiche, un ou deux pavés disjoints qui firent qu’il avait failli se foutre par terre en butant, un foulard aussi, oublié sur un fauteuil dans un théâtre. La caméra de ses yeux enregistrait ces fragments pour plus tard, pour un grand film sur les gens dans la rue et l’imagination, l’utopie qui devaient encore pouvoir servir à quelque chose.

 

Puis le soir tomba d’un coup sur ses chaussures et sur la ville, pas pour de vrai, juste parce qu’il avait décidé de fermer les yeux, de couper le film en chantier. Il n’y avait d’abord pas d’histoire, pas de scénario, juste des vues partielles, forcément partisanes.

 

Le personnage décida d’être aveugle et il le fut. Ses yeux restèrent clos et il en éprouva un grand bonheur, il appréhendait le monde autour de lui, en lui, sans lumière, sans artifice. Il en avait fini de voir. Il pouvait à présent connaître ce qu’il y avait de meilleur en lui, vaincre l’indifférence, l’apathie, la compassion, plein de machins qui font contourner les portes, empêchent d’ouvrir les fenêtres et, le pire, n’existent même pas, même plus, lors que vos yeux sont clos.

 

Le personnage pouvait imaginer, revoir de tête des images, les repasser certes. Il n’en fit rien qu’un grand vide et se précipita dedans. Pour voir de quoi il retournait. Personne n’a jamais su ni son prénom, ni son nom et chose étrange on ne le retrouva pas, d’ailleurs personne ne le chercha. C’était juste quelqu’un.

 

 

Patrick Pérez Sécheret

 Copyright novembre 2014.